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18.4.14

SUR LA ROUTE DU REVE AMERICAIN #4

I want to be a part of it - New York, New York
Morning 1


Je m'étais pieuté assez tôt la veille, sans être bien sûr d'avoir avalé quoi que ce soit depuis le biscuit sous vide et le jus d'orange (visiblement de contrebande) qu'on m'avait filés une heure avant l'atterrissage de l'avion. A vrai dire, ça s'appelait pas vraiment se pieuter, non, du tout, j'étais seulement en train de consulter des brochures, des plans du bled, histoire de me faire une idée de ma promenade du lendemain, lorsque je me mis à cligner des yeux tellement fort qu'à un moment les paupières n'ont pas réussi à remonter pendant sept plombes. Ou quand Saturday Night Fever rencontre la camomille.

C'est donc à 4 heures de mon premier matin new yorkais, à deux pas de Broadway, que je m'offris un premier spectacle, avec pour seul light show la lueur blafarde d'une vieille lampe de chevet style « ma grand-mère aurait eu la même si elle avait eu les goûts de sa grand-mère » et pour seul décor un mur de briques rouges par la fenêtre. Le spectacle de ma petite personne à moitié dessapée, les cheveux encore plus en vrac que d'habitude, complètement frigorifiée par la clim. Un Bardamu dépareillé dans les ténèbres délirantes d'une nuit qui se préparait à mettre les bouts.

Et cette ville qui t'appelle sans arrêt, à croire que chaque building est un minaret grouillant de muezzins munis de l'appli Google Translate pour être sûrs de ne rater personne à dix miles à la ronde. Et ça marche, à peine le temps d'embarquer une Camel et j'étais en train de descendre 10 étages.

4h du mat un dimanche dans les rues de New York. La première leçon que j'en ai tiré, c'est que si cette ville ne dort jamais comme le prétend l'adage, il lui arrive par contre de se tirer en RTT certains week-ends. La nuit pâlissait doucement alors que je me baladais sur la 33ème jusqu'au pied de l'Empire State Building, en ne croisant en tout et pour tout qu'un vieil afro pensif chargé de nettoyer le trottoir. La grosse pomme était ce matin-là un fond de compote qui sentait le détergent. Je remontai à la chambre récupérer ma copilote et de quoi survivre pour la journée, quelques dollars, des pennies, des dimes, des quarters, un putain de paradis du numismate ce coin. Le cauchemar du réfractaire à tout semblant de méthodologie. Pour m'en sortir, j'allais devoir devenir la vieille qu'on croise à la caisse de la supérette, la vieille qui confie son porte-monnaie à la caissière pour lui laisser le soin de récupérer le montant de la note.

Le jour se levait timide et gris, mais à part un bagagiste d'un quintal faisant les cent pas devant l'entrée de l'hôtel, avec au moins trois fois son poids en valises autour de lui, aucun signe de vie au cœur même de Manhattan en ce dimanche matin frileux de juin. Je décidai de me diriger tout doucement vers Central Park en suivant la 7ème avenue puis Broadway à partir de la 42ème rue. A cette heure, on pouvait marcher sur le bitume défoncé de l'avenue sans risquer sa vie, sans même imaginer qu'une bagnole pouvait essayer de vouloir passer. Un agent de la NYPD me regardait prendre deux trois photos comme un gland au milieu de la rue, mais le type s'est résigné à attendre patiemment que je fasse preuve de bon sens. Je ne devais pas être le premier détraqué à défiler devant lui, et ses yeux semblaient dire « encore un type des forêts qui se croit dans la rue Victor Hugo de son bled à la con, j'te foutrais un yellow cab lancé à tombeau ouvert là-dedans, moi ».



Marcher en plein cœur de Times Square un dimanche matin, c'est visiter le vrai New York, c'est marcher dans une vraie ville et pas une galerie marchande à étrangers qui cherchent à jeter leur trop plein de pognon. C'est pouvoir s'arrêter cinq minutes devant le Ed Sullivan Theater juste pour se dire « c'est là dedans que David Letterman me fait marrer putain ». C'est croiser un mannequin asiatique matinal Armanisé de haut en bas qui se fait tirer le portrait en plein milieu de la rue (oui comme moi, mais payé pour, là). C'est longuement s'émerveiller sur des affiches de spectacles de Broadway dont on se cogne copieusement mais Kerouac a fait pareil alors c'est toléré. Et surtout, c'est commencer à se dire que dans ce pays, tout va être possible, tout va pouvoir arriver, tout va dépasser l'entendement.

Autant le dire tout de suite, l'entendement a volé en éclats quand le hasard m'a conduit à prendre un petit dej au Roxy Deli. Franchement, sur la carte, un oeuf et une saucisse ça avait l'air raisonnable, alors quand j'ai vu une assiette de la taille du Delaware débarquer sur la table et noyée sous un wagon de bouffe... J'ai fait comme d'hab en fait : oh c'est parfait, pile ce que j'attendais (le tout dans la langue, c'est à dire « OK, huuum.... OK », à un ou deux « u » près). Par chance, j'avais assez de crocs pour régler l'affaire en cinq minutes, récurage de l'assiette jusqu'à la dernière miette compris.

En remontant Broadway jusqu'à Central Park, je me suis aperçu que quelque chose clochait. Des filles bronzées en short court moulant et dépourvues de la moindre parcelle de graisse surgissaient de plus en plus nombreuses et semblaient converger vers Columbus Circle et l'entrée du Park. La plupart portaient des dossards numérotés, à l'effigie du drapeau portugais. Encore des portos qui n'ont pas pu s'empêcher de créer une association de portugais qui ne veulent surtout pas avoir à y refoutre les pieds, au Portugal, me dis-je. Rien d'inconnu. Sauf que ces filles ressemblaient trait pour trait à la jeune yankee qui s'entretient telle qu'ont me l'avait dépeinte pendant trente ans de films romantiques se déroulant à Central Park. Et aucune d'elles ne se prénommait genre Luzia, j'en fais le pari.

Me voilà donc débarquant dans ce petit square sympa de 340 hectares en plein départ d'une course de fond à travers le parc... Ça courait partout, des cuisses fermes sorties tout droit de la double page centrale de Fitness Mag, des lecteurs MP3 fuchsia en veux-tu en voilà, des visages ravis de puer la sueur, toute la panoplie de l'effort physique consentant, quoi. Une secte effrayante vouée toute entière au culte de la douleur musculaire et de la carotide à 450. Et sur les bancs, dans les buissons, dans les recoins, des clochards crasseux pioncent sans prêter attention au cirque. Les athlètes en sportswear de marque eux non plus ne se rendaient pas compte qu'ils enjambaient des clodos ici et là. C'était fascinant, pour un français comme moi, élevé comme tous ses compatriotes à bien mettre le nez dans le cul des autres. Il y avait là deux Amériques et chacune était une dimension paranormale pour l'autre. On pouvait sentir une frontière presque physique, un mur imprenable. Le plus choquant, c'est qu'il se dégageaient de tout ça comme une sensation d'harmonie. Mais une harmonie brutale, dure, impitoyable. Triste.


En quittant Central Park à la fin de la matinée, enfin en essayant de me frayer un chemin au milieu de 5000 gendres idéaux en plein trip de pulsation cardiaque, il ne m'a pas fallu longtemps pour m'apercevoir que les gigantesques boutiques de souvenirs avaient levé le rideau. Et dans ces endroits ça ne loupe jamais, je deviens un pigeon qui va chercher du côté de l'état second, je fais vingt fois le tour en ramassant tout ce qui passe à ma portée. Et putain qu'est-ce que j'imaginais foutre de cette balle de base-ball à 18 dollars, un sport qui me monte les nerfs en neige au moins autant que le théorème de Thalès.

à suivre...

1.12.13

SUR LA ROUTE DU REVE AMERICAIN #3

I want to be a part of it - New York, New York
Day 0


New York... La grosse pomme qu'ils disent... Que je sois changé en vieille star rabougrie de Broadway momifiée dans sa propre laque si j'ai vu quelque chose qui ressemble de près ou de loin à un fruit et légume dans ce bled. Peut-être aussi parce que mon instinct se met à clignoter en rouge quand j'approche à moins de deux kilomètres d'un étal de courgettes, c'est vrai... Mais si on se débrouille pour éviter les quartiers à commerce équitable remplis d'alter à sandalettes, cette ville est un eldorado quiché à l'est pour friands de mauvais cholestérol, un ramassis de calories si mastardes que j'ai dû prendre cinq kilos en me contentant de respirer les paquets d'atmosphère graisseuse autour de la 7ème avenue.

J'ai aussi pris quelques bonnes rougeurs sur les joues avec toutes les claques reçues là-bas. Si on peut vite se sentir minuscule, étranger ou complètement clodo dans les grandes villes, New York fait figure de truc à part, c'est une machine à grandiloquence si bien huilée qu'elle a besoin de votre présence pour faire tourner le merdier. Elle a besoin de sucer votre énergie jusqu'à ce qu'il n'en reste plus assez pour avoir la force d'avoir sommeil. Elle vous trouve une place dans le tableau avec crédit illimité pour tout un tas de cirques agités, bruyants, goinfrés de frénésie en technicolor hystérique.

D'entrée de jeu, l'arrivée à Manhattan en provenance de l'aéroport JFK met les points sur toute une chiée de i : les échangeurs bordéliques défilent sur la Long Island Express quand soudain sort de terre une skyline si impeccablement dessinée qu'on se demande quel est l'enfoiré qui nous a inoculé un fond d'écran I Love New York à même l'iris. Et à ce moment là on se se maudit d'avoir choisi de pénétrer l'endroit en plein samedi après-midi, tout en se persuadant que le trip va très vite tourner à la claustro sévère. Mais une fois lâché dans le truc on regarde deux trois fois en l'air, le temps de comprendre qu'on est entouré d'étages de bureaux empilés les uns sur les autres là où il y a de la place, puis on passe à autre chose qui s'avère vite bien plus vertigineux qu'une tripotée d'Empire State Buildings...

Ça a commencé dès le hall du Pennsylvania Hotel, et par hall il faut bien évidemment comprendre trois réceptionnistes à la chemise impeccable face à trois mille étrangers moites et débraillés bien décidés à ne pas faire traîner la corvée du check-in. En entrant là-dedans par un accès secondaire sur la 33ème, j'ai entendu distinctement le brouhaha me dire « bienvenue à New York c'est loin d'être fini »... Plus tard, après avoir bravé un gardien d'ascenseur endormi qui n'a même pas daigné faire semblant de se poser la question de ma présence, après avoir déposé un bon quintal de bagages dans la minuscule chambre 1082 au dixième étage, après m'être émerveillé deux secondes de l'ambiance années 30 de l'hôtel, mon corps a commencé à m'envoyer des signaux très très étranges. J'avais dormi 90 minutes la nuit précédente, avant de m'enfiler assez d'heures de transports en commun pour devenir une encyclopédie de la phlébite, y avait un lit confortable dans la piaule, et j'avais 37 ans qui pesaient lourd sur le nerf sciatique. Alors pourquoi cette pulsion qui me dictait de descendre m'enfiler une bonne dose de Times Square un samedi à 17 heures ?

A New York, le spectacle est en bas et on fait soi-même partie de la distribution. A peine franchie la porte tambour de trois tonnes, la vision est surprenante : une file ininterrompue de taxis jaunes devant l'entrée principale de l'hôtel sur la 7ème avenue, dégueulant des grappes et des grappes de touristes qui étaient peut-être le matin même à Buenos Aires ou Helsinki. En face, Penn Station avale et recrache chaque seconde l'équivalent du métro parisien à la sortie des bureaux. On m'avait dit que New York était « la ville qui ne dort jamais », ce n'était pas tout à fait le cas, à première vue ça ressemblait plutôt à « la ville qui a pété son bouton pause ».

Une fois sur le trottoir de l'hôtel, il suffit de se frayer un chemin parmi tout un foutoir de valises puis remonter la 7ème sur un demi-mile pour se retrouver en plein Times Square. Ça prend dix minutes à pied, à tout casser. Mais ces dix minutes à cet endroit-là représentent un tour du monde avec tous les visas possibles en règle. Des fleuves indisciplinés multicolores qui déchargent de la chair en tong venue des cinq continents, un merdier de grande ampleur sur des kilomètres d'avenues et de couleurs braillardes qui ferait passer un samedi après-midi à Ikea pour une croisière pépère sur l'Atlantique d'avant Christophe Colomb. Et on se rend très vite compte qu'on se trouve au cœur de la seule ville au monde où chaque touriste fait en même temps partie de l'attraction. On croise le monde entier en essayant de reconnaître les langues, et on se surprend à parler français un peu plus fort que d'habitude pour ajouter sa touche à la palette.


J'ai juste pris un brin de température ce soir-là, avant que la fatigue et un fond de jet-lag me ramènent à l'hôtel. Sur le chemin du retour, j'avais comme l'impression de marcher dans un film de la Goldwin. Un Sinatra boiteux dans une version pleins phares et sirènes du rêve américain, avec ses bagnoles agglutinées aux feux rouges, ses trucks-food, ses odeurs de hot-dogs, ses New York Times à quelques poignées de cents... Et ce petit truc en plus qu'on ne voit pas sur grand écran, la force centrifuge.

à suivre...

12.7.13

SUR LA ROUTE DU REVE AMERICAIN #2

No country for holy men


Quand on atterrit au pays des merloques, on a bien conscience que rien n'est encore joué, et que le croupier qui distribue les dés porte probablement assez d'étoiles de sheriff pour filer l'érection du siècle à Hubert Reeves. Après neuf heures de vol, le corps ne veut qu'une chose, courir nu dans un champ de coquelicots au printemps. Avec de la rosée qui dégouline sur les guiboles et la musique de Royal Canin en B.O. Mais dès la descente de l'avion on se rend compte que la partie bucolique du programme va se résumer à la senteur citron des sols fraîchement nettoyés.



A peine sortis de la passerelle, on se retrouve en file indienne dans un couloir étroit avec deux policières surdimensionnées, deux Whoopi Goldberg refondues à la testo qui hurlent à tout le monde de se mettre à droite, de ne pas bouger un lobe, de ne pas utiliser les portables. Et elles te font bien comprendre que le premier iPhone à dégainer du Gangnam Style va envoyer son propriétaire croupir quelques heures dans une geôle qui sentira effectivement le coquelicot, mais après le passage d'un chien avec de sérieux troubles de la prostate à l'intérieur. Puis au bout de quelques minutes on t'autorise à avancer et on te crie dessus pour te bouger le derche y a des gens qui attendent derrière. Oui madame putain je viens du sud de la France, y a pas un sas de décompression avant ?



Il y a cet instant précis, cette seconde très particulière où une petite voix vient te le dire une bonne fois et t'as plutôt intérêt d'être à l'écoute, t'es en Amérique, mec. Ça s'est passé pour moi au moment où j'ai débarqué dans le grand hall des contrôles de sécurité, qui ressemblait à un gigantesque blockbuster tourné en pleine ouverture du salon de l'agriculture, des centaines de voyageurs convergeant de toute la planète parqués comme des vaches normandes dans d'interminables files d'attente, entourés de flics de Beverly Hills sans le côté cool d'Axel Foley, autant être clair, ces mecs étaient les descendants directs de John Wayne et il valait mieux faire profil bas dans le saloon.



Impossible de se sentir innocent là-dedans, l'ambiance est trop suspicieuse, trop chargée de la menace que constitue l'étranger. Je gardais la tête baissée pour éviter l'accident malheureux de croiser le regard d'un flic, ce qui donnerait de la barbaque bien saignante à ses soupçons, je le pressentais. Cet endroit est un putain de cauchemar pour les paranos de ma trempe, je me savais irréprochable, aucune arme ni velléité d'en découdre sur moi, mais je portais sur le visage une descendance pied-noir manifeste... et d'une bande de méditerranéens saturés de harissa à Al Qaeda, tu sens qu'ici il y a tout juste une petite pointure 33. Reste calme, regarde par terre, ne prête pas attention à ces caméras de sécurité que se sont mises à se débattre complètement affolées à ton arrivée.



Facile à dire. Je savais ce qui m'attendait, d'ici une heure ou deux je serais face au maton qui allait décider si je pouvais être assez digne de confiance pour aller claquer mes dollars dans les boutiques à statues de la liberté miniatures. Je savais aussi que les files d'attente m'attaquent directement au système nerveux, et que je me trouverais sans doute en pleine crise de rage une fois au bout. Pour ne rien arranger, la file d'attente ici n'avait rien de commun avec ce que j'avais déjà connu en France. Dans la plupart des cas on distingue l'endroit où mène une queue, ce n'était pas le cas cette fois, juste un hangar surchauffé rempli de touristes à perte de vue. La seconde différence de taille, c'est que le concept de distance sociale n'existe visiblement pas dans le coin, les flics hurlaient, excédés, main sur la crosse, serrez-vous bordel, la file d'attente est trop longue, merde, collez-vous les uns aux autres et que ça grouille putain. Pour info, d'après les dernières mesures en date, ma distance sociale est d'environ 3km700.



Après deux heures à ce régime, il aurait fallu avoir recours aux tests ADN pour attester que j'étais bel et bien un être humain, il me restait juste assez de self-control pour empêcher la bave de couler. J'insultais tout ce qui m'entourait en m'efforçant de ne pas aller au-delà du grognement rauque inaudible, mes articulations étaient blanches de tension au cordeau, et mes nerfs avaient si bien pris les manettes que ma seule chance de sortir de là était de pouvoir fournir un certificat médical pour ma Parkinson. Puis ce fut mon tour de passer au contrôle, persuadé que le voyage allait s'arrêter ici. Mais le colosse s'est contenté de prendre mes empreintes digitales et tamponner mon passeport sans me regarder ni prononcer un mot. J'imagine qu'arriver au guichet sans avoir arraché l'œil de quiconque est en soi un laisser-passer en acier trempé. Tu n'entres pas aux Etats-Unis en affirmant n'avoir aucune intention d'assassiner le président, c'est une légende urbaine, tu entres sur le territoire si aucun rapport de police à ton nom n'a été rédigé entre l'atterrissage de ton avion et ton passage devant l'officier de la sécurité intérieure. Et c'est pas aussi simple que ça en a l'air, toujours avoir 9mg de Xanax sur soi pour ce genre de voyage. A prendre en une fois.



Et c'est là que j'ai commis l'erreur à ne surtout pas commettre lorsqu'on se retrouve enfin à l'air libre : se décontracter. C'est la perte assurée de vigilance. On est en plein Home of the Brave, et les chances de survie sont minces pour les trop doux. Il suffit de les cueillir et quand j'ai compris ça il était déjà trop tard. Un quadra qui avait toutes les caractéristiques du chef de gang à la retraite se présenta comme taxi et proposa de me conduire à l'Hôtel Pennsylvania, à l'angle de la 7ème et de la 33ème. J'acceptai, trop promptement ravi de cette aubaine qui allait m'éviter la corvée de chercher un machin jaune dans les environs. Le mec m'a conduit dans un parking souterrain trop désert pour un aéroport international et m'a invité à monter dans son 4X4 abîmé aux sièges déchirés par un pit-bull ou un bison. J'ai tout de suite su que ça puait les emmerdes sérieuses mais mon instinct de survie me disait qu'une fuite éventuelle se terminerait par une balle dans la nuque. Aucun témoin à l'horizon et peut-être quelques complices planqués pas loin derrière des vitres teintées, c'était pas le décor rêvé pour la jouer à la hussarde.



Ce fut un trajet d'une heure paniquée jusqu'à Manhattan, dans une bagnole défoncée sans aucun compteur et du gangsta rap en guise de musique d'ambiance. Le chauffeur passait par les ruelles étroites de banlieues louches, s'arrêta faire le plein dans une station service reculée à qui je ne donnais pas six mois avant d'être un truc désaffecté, le tout accompagné de quelques détours superflus, simplement pour allonger la facture certes, mais quand tu vois un panneau « Manhattan » avec une flèche vers la gauche et que le type choisit de tourner à droite en coupant brusquement trois voies de circulation, tu commences à raisonner en termes de compte à rebours. J'ai déjà failli me noyer ou être écrasé dans une foule, mais je n'ai jamais senti la mort aussi proche que lors de cette balade apeurée dans le Queens, ma température était descendue à 30°C à cause de l'effroi. C'était la veille de la fête des pères, le mec a profité d'un feu rouge pour me montrer la photo de sa fille, et quand on essaie d'être agréable en situation de stress intense, c'est rarement le bon truc qui vous sort de la bouche, et je suis loin d'être plus malin qu'un autre alors oui, j'ai dit au gars qui avait ma vie entre ses mains que sa fille de huit ans était « canon », j'aurais pu dire que j'en ferais bien mon quatre heures, c'était pareil. Et ça a dû peser lourd dans la note.



La note fut justement le point culminant du scenar. Et contrairement à l'opinion répandue, ça ne finit pas toujours en happy end dans le cinéma américain. Arrivé devant l'hôtel, le taxi annonça 364 dollars et activa la fermeture centralisée des portières. On y était, en plein dedans, la bourse ou la vie et pas avec un pistolet à eau dans le holster. De vagues tentatives de protestation se sont vite avérées vaines. Tout dans la désinvolture racailleuse du type montrait que c'était payer ou croupir sur la banquette arrière des nuits durant dans un garage en plein cœur du Bronx, entouré de molosses dressés à finir l'assiette. C'est soudain devenu comme une rançon dans mon esprit, je lui filais la thune et je sortais de là sans dommages, ce que j'ai fait, pour mettre un point final à ce merdier et ne pas finir en photo à la fin du 20h de France 2.



Je venais de vivre mon premier « Fear and Loathing » en vrai, un dépucelage en règle au papier de verre, juste de quoi perdre assez d'innocence pour quitter le camp des proies faciles et faire changer de trottoir les vautours. Ce pays n'est pas pour le saint homme...

à suivre...

27.6.13

SUR LA ROUTE DU REVE AMERICAIN #1

Un frileux sur la ligne de départ & le rêve tourne à la sauce Curry


Elle s'en donnait de sacrés airs, l'Amérique, depuis quinze ans et mon premier livre de Kerouac. Elle ne rechignait pas à me caresser le poil dru dans le sens qu'il fallait, elle et ses deux océans gigantesques à chaque extrémité, ses néons violets, ses Route 66, ses cow-boys et ses Love me tender. L'Amérique était pour moi une Betty Boop dans une Buick décapotable pleine de Jerry Lee Lewis en surchauffe, le tout passé sous des tartines de sépia pour faire genre image originale-aucun outil Photoshop n'a été maltraité. Un lieu commun si grossier qu'il filerait une bonne rasade d'épilepsie au plus véreux des vendeurs de cartes postales.

Il était grand temps d'aller voir par moi-même ce qui se tramait dans le hors-champ des posters, voir ce que le rêve américain avait dans le ventre quand on montait sur le ring. A vrai dire le rêve américain a pris du plomb dans l'aile à la seconde où j'ai commencé à mettre le fric de côté, moi dont la notion de budget s'était toujours résumée à « tant que le distributeur de billets n'avale pas ma carte j'ai encore de quoi bouffer... » Et il fallait en avoir comme des melons, l'idée de ce voyage était d'aller vers toutes ces images qui m'avaient fait rêver, pour les admirer d'un œil et regarder le trottoir d'en face avec l'autre, écouter les bruits qu'on n'entend jamais dans les résultats Google Images, croiser les gens du coin qui n'en ont plus rien à foutre des enseignes multicolores au-dessus des diners. Mon désir d'Amérique était né avec Sur la route de Jack Kerouac, je me devais donc de traverser le pays à mon tour, de New York à San Francisco avec autant de détours que nécessaire. En à peine un mois, mais je n'ai jamais prétendu être sain d'esprit.

Le jour du départ, quand je me suis retrouvé à l'aéroport de Montpellier alors qu'il faisait encore nuit, j'ai commencé à me maudire d'aller me foutre dans des galères pareilles, pourquoi n'avais-je pas choisi Dick Rivers comme icône du rêve américain ? Mais les bagages étaient déjà enregistrés et maltraités quelque part dans un entrepôt, je devais monter dans cette foutue carlingue si je voulais revoir ma garde-robe un jour. Lors de l'escale à Roissy, j'en ai même oublié ma valise cabine au milieu de la zone de transit, pour la récupérer seulement dix secondes avant qu'un molosse vigipirate la dynamite. Il y avait comme une odeur de fiasco qui traînait derrière moi, qu'allait-il se passer une fois jeté dans l'essoreuse de Manhattan ?

Mais un problème plus sérieux se posait, à quelques minutes d'embarquer dans le Boeing pour New York : comment survivre à huit heures d'avion alors que je me transforme en grizzli contrarié lorsque je dois me farcir les trois heures de TGV Nîmes-Paris ? J'ai été rassuré dès que j'ai trouvé mon siège, j'avais un peu d'espace, un écran individuel pour regarder tout un tas de films ou le trajet en temps réel de l'avion, et aucun enfant braillard et capricieux aux alentours.

En regardant les alentours, justement, il ne m'a pas fallu longtemps pour comprendre que j'avais été choisi comme figurant dans une super production Bollywood, tous les sièges étaient occupés par des familles hindous et j'ai soudain pensé que ça n'allait pas être de la tarte de trouver un taxi une fois à l'aéroport JFK. Mon voisin de cabine était l'exception, c'était un Turc dont la couleur de peau disait qu'il ne resterait jamais en vie assez longtemps pour voir New York. Il était plus jaune qu'une pleine marmite de sueur d'hindou. Quand l'hôtesse lui demandait si ça allait, il répondait oui, mais dans son oui il y avait « c'est encore loin le pays de l'injection létale ? ». Lorsque l'hôtesse lui offrit un plateau repas Air France, je me suis demandé comment on pouvait être aussi pervers pour s'en prendre ainsi à un mourant. Tout un tas de Jean-Luc Delarue avaient dû payer et feindre un bon paquet de honte pour bien moins que ça...

Finalement, je suis resté à peu près calme pendant presque sept heures, puis j'ai vu le continent américain apparaître 10000 mètres plus bas... Allais-je assurer ? Allais-je y mettre assez de gomme pour réduire le bitume en vieux tas de cendres ? Des pensées tendues déferlaient en ces dernières heures de vol, le rêve montrait les dents et la rage y suintait. L'Amérique était au rendez-vous sur le ring, bien décidée à ne pas attendre le gong du premier round pour m'en mettre une première...

Près de Woody Creek, CO