Le vieux pirate est de
retour à l’abordage. Loin de Mick et des grandiloquences de la langue bien
pendue qui roule encore ses pierres, Keith Richards raboule sa fraise et ses
crevasses avec tout un placard d’ingrédients parfois périmés, mais garantis
sans chimie superflue ni édulcorants. Avec juste une pilule de Viagra dans le
coin au cas où. Pas besoin de couche Confiance, Keith vous pisse au Mi La Ré.
Quand
on bâtit sa légende sur un personnage de trompe-la-mort, la retraite à 60 ans
ne signifie plus rien du tout, et Keith Richards ne semble pas calibré pour se
farcir des arthroses en gémissant sur un fauteuil orthopédique en insultant
tous les petits-fils qui passent lui rendre visite. A l’occasion de son
troisième album solo, casé on se sait trop comment au milieu des tours du monde
des Stones depuis 2012, le Keef nous démontre que rester jeune malgré sept ou
huit dizaines de piges ne se résume pas à s’oublier dans ses couches et se
faire torcher par des adultes sains de corps et d’esprit.
Crosseyed
Heart est un portrait assez représentatif de son auteur à l’instant T. Un type
qui se déchire à la vodka dans une banlieue verdoyante pour rupins en week-end,
promenant son clébard dans le jardin en sifflant un paquet de Marlboro. L’album
alterne rock pas dégueulassement riffé, instants reggae mollassons, rockabilly
pour faire danser les gonzesses à choucroute, et bluettes qui te donnent envie
de composer des poèmes chiants sur la rosée du matin. Et comme toujours avec
les disques de vieux routards n’ayant plus rien à prouver, il n’y a que deux
façons d’appréhender l’écoute : avec agacement devant ces Jeanne Calment
radoteuses qui n’ont plus assez d’allant pour foutre le merdier dans la ruche,
ou bien avec un respect patient pour l’ancien guerrier qui n’a pas donné la
moindre prise à la mort.
Pour
ma part, j’ai acheté l’album sans passer par la case Torrent, sans écouter les
preview à droite à gauche, pas que Keith ait un besoin nécessaire d’un peu de
ma caillasse pour survivre, mais par respect pour les vieilles carnes encore
debout à un âge où nous serons tous avachis avec une couverture sur les genoux
à se farcir la saison 3000 des Feux de l’Amour. Je fais partie de ceux qui
pensent qu’on n’a pas besoin de repasser son permis bateau quand on a franchi
le Cap Horn cinquante fois.
Ici,
Keith Richards n’en fait pas des caisses inutiles, la voix a trop de
kilomètres au compteur pour se lancer dans des resucées de Happy et garde ses distances
avec les octaves de pucelles toutes fraîches débarquées du Vocoder. Keith est né
par le blues et périra par le blues.
Les
porteurs d’étendard du péril vieux n’ont pas fini d’en faire dans leur froc : les
épargnés de l’escroquerie au Club 27 bougent encore, et il y aura toujours une
guitare qui traîne au bord d'un crossroads pour aller sympathiser avec le diable.
C'est long une gueule de bois qui dure,
qui dure. Faut dire qu'hier, la bibine, c'était du costaud. Du 12
ans de moyen-âge, facile. Les verres ont défilé cul-sec. Tac tac
tac. Tac tac tac. Sur le coup tu te rends pas vraiment compte, ça
t'assomme et tu gerbes un peu, puis tu t'endors comme une merde avec
la tête qui te cyclone méchant. Mais le lendemain. Putain le
lendemain...
Ça me fait mal. Ça me fait mal car
cette petite séance de balles tragiques à Charlie Hebdo a touché
des trucs qui comptent pour moi, et plus que ça, des trucs qui font
partie de mes fondations, des trucs qui n'ont pas de prix. Ça a
touché la presse, et j'ai grandi avec le rêve de devenir
journaliste un jour (puis y a eu le collège et les filles et j'ai
décidé qu'il était plus pertinent de consacrer mes études à
prendre des râteaux les uns après les autres. Si bien
qu'aujourd'hui, même un faussaire camerounais à la dèche
refuserait de me vendre une carte de presse), ce n'est pas mon
métier qui a été touché, mais mon rêve, je ne sais pas si c'est pas
pire... Certes, j'étais pas un lecteur de Charlie, mais savoir qu'il
faisait des siennes dans les parages, ça me suffisait, puis y avait
des dessins qui passaient de temps en temps sur Facebook. Tant que
les mecs étaient là, ça faisait un peu passer l'odeur de merde
ambiante. Certains d'entre eux étaient de vieilles connaissances,
comme beaucoup de gens de ma génération foirée, Cabu c'était
Récré A2 avec Dorothée et son nez gigantesque. Et j'ai eu le
plaisir de croiser Wolinski très très jeune sur la table de chevet
de feu mon grand-père. « Mamaaaaaan, c'est quoi ces
cochonneries qu'il lit papi ? » Les nanas dessinées me
faisaient bander parfois, ça s'appelle de la prédisposition.
Ça a touché la liberté, la liberté
d'aller foutre tes semelles où ça te chante et comme ça te chante.
La liberté de te dire « bon j'ai un cerveau voyons ce que je
peux en tirer de pas trop mal », car c'est bien ça qui a été
touché, on a dézingué des types qui mettaient leur cervelle au
service des moins bien lotis dans mon genre, pour aider à nous
ouvrir les yeux aussi grand que possible. Voilà que je me mets à
chialer comme une conne, putain les gens de cette espèce m'ont
tellement apporté, si seulement vous saviez l'ardoise que je leur
dois, si seulement vous saviez à quel putain de point je n'ai pu
compter que sur eux pour ne pas aller m'égarer je ne sais où. Le
simple fait d'être devant un clavier ce soir, en train d'écrire, c'est un peu grâce à eux.
Et enfin, ça a touché ce qui est à
mes yeux le plus important : l'humour. C'est un petit cheval de
bataille perso depuis quelques années déjà, ceux qui me
connaissent le savent et le subissent souvent, aussi. Pardon, hein.
Je ne cesse de répéter que cette tendance de l'époque à se
prendre de plus en plus au sérieux, à faire monter les assocs au
créneau à la moindre vanne, bonne ou mauvaise ce n'est déjà plus
la question, cette tendance à ne presque plus pouvoir rire de ce
qu'on veut sans se ramasser une giclée de tempête, ça va finir par
mal tourner. Depuis le 7 janvier 2015, l'humour est officiellement
devenu une conduite à haut risque. Mets ta ceinture camarade,
rajoute celle de chasteté on ne sait jamais... Se marrer tue, c'est
ça le projet ? Sérieux ? Et on m'enlèvera désormais
plus de l'idée que cette tuerie d'hier n'est que la manifestation
rude et crue de l'ambiance qui s'installait depuis un bon bout de
temps déjà. Oui je sais y aura toujours le risque de l'humour très
très douteux voire franchement gerbant ou incitant carrément à la
haine, mais s'il y a des tarés que ça fait rire, ça les détendra
et qui sait, ça les rendra peut-être moins sensibles de la
gâchette. Le meilleur hommage qu'on pourrait rendre à Charb et sa
bande, ce serait pas d'essayer de rétablir la peine de rire ?
Mais qu'est-ce que j'ai mal, j'ai dû
prendre une balle perdue, sinon j'vois pas.
Je m'étais pieuté assez
tôt la veille, sans être bien sûr d'avoir avalé quoi que ce soit
depuis le biscuit sous vide et le jus d'orange (visiblement de
contrebande) qu'on m'avait filés une heure avant l'atterrissage de
l'avion. A vrai dire, ça s'appelait pas vraiment se pieuter, non, du
tout, j'étais seulement en train de consulter des brochures, des
plans du bled, histoire de me faire une idée de ma promenade du
lendemain, lorsque je me mis à cligner des yeux tellement fort qu'à
un moment les paupières n'ont pas réussi à remonter pendant sept
plombes. Ou quand Saturday Night Fever rencontre la camomille.
C'est donc à 4 heures
de mon premier matin new yorkais, à deux pas de Broadway, que je
m'offris un premier spectacle, avec pour seul light show la lueur
blafarde d'une vieille lampe de chevet style « ma grand-mère
aurait eu la même si elle avait eu les goûts de sa grand-mère »
et pour seul décor un mur de briques rouges par la fenêtre. Le
spectacle de ma petite personne à moitié dessapée, les cheveux
encore plus en vrac que d'habitude, complètement frigorifiée par la
clim. Un Bardamu dépareillé dans les ténèbres délirantes d'une
nuit qui se préparait à mettre les bouts.
Et cette ville qui
t'appelle sans arrêt, à croire que chaque building est un minaret
grouillant de muezzins munis de l'appli Google Translate pour être
sûrs de ne rater personne à dix miles à la ronde. Et ça marche, à
peine le temps d'embarquer une Camel et j'étais en train de
descendre 10 étages.
4h du mat un dimanche
dans les rues de New York. La première leçon que j'en ai tiré,
c'est que si cette ville ne dort jamais comme le prétend l'adage, il
lui arrive par contre de se tirer en RTT certains week-ends. La nuit
pâlissait doucement alors que je me baladais sur la 33ème jusqu'au
pied de l'Empire State Building, en ne croisant en tout et pour tout
qu'un vieil afro pensif chargé de nettoyer le trottoir. La grosse
pomme était ce matin-là un fond de compote qui sentait le
détergent. Je remontai à la chambre récupérer ma copilote et de
quoi survivre pour la journée, quelques dollars, des pennies, des
dimes, des quarters, un putain de paradis du numismate ce coin. Le
cauchemar du réfractaire à tout semblant de méthodologie. Pour
m'en sortir, j'allais devoir devenir la vieille qu'on croise à la
caisse de la supérette, la vieille qui confie son porte-monnaie à
la caissière pour lui laisser le soin de récupérer le montant de
la note.
Le jour se levait timide
et gris, mais à part un bagagiste d'un quintal faisant les cent pas
devant l'entrée de l'hôtel, avec au moins trois fois son poids en
valises autour de lui, aucun signe de vie au cœur même de Manhattan
en ce dimanche matin frileux de juin. Je décidai de me diriger tout
doucement vers Central Park en suivant la 7ème avenue puis Broadway
à partir de la 42ème rue. A cette heure, on pouvait marcher sur le
bitume défoncé de l'avenue sans risquer sa vie, sans même imaginer
qu'une bagnole pouvait essayer de vouloir passer. Un agent de la NYPD
me regardait prendre deux trois photos comme un gland au milieu de la
rue, mais le type s'est résigné à attendre patiemment que je fasse
preuve de bon sens. Je ne devais pas être le premier détraqué à
défiler devant lui, et ses yeux semblaient dire « encore un
type des forêts qui se croit dans la rue Victor Hugo de son bled à
la con, j'te foutrais un yellow cab lancé à tombeau ouvert
là-dedans, moi ».
Marcher en plein cœur de
Times Square un dimanche matin, c'est visiter le vrai New York, c'est
marcher dans une vraie ville et pas une galerie marchande à
étrangers qui cherchent à jeter leur trop plein de pognon. C'est
pouvoir s'arrêter cinq minutes devant le Ed Sullivan Theater juste
pour se dire « c'est là dedans que David Letterman me fait
marrer putain ». C'est croiser un mannequin asiatique matinal
Armanisé de haut en bas qui se fait tirer le portrait en plein
milieu de la rue (oui comme moi, mais payé pour, là). C'est
longuement s'émerveiller sur des affiches de spectacles de Broadway
dont on se cogne copieusement mais Kerouac a fait pareil alors c'est
toléré. Et surtout, c'est commencer à se dire que dans ce pays,
tout va être possible, tout va pouvoir arriver, tout va dépasser
l'entendement.
Autant le dire tout de
suite, l'entendement a volé en éclats quand le hasard m'a conduit à
prendre un petit dej au Roxy Deli. Franchement, sur la carte, un oeuf
et une saucisse ça avait l'air raisonnable, alors quand j'ai vu une
assiette de la taille du Delaware débarquer sur la table et noyée
sous un wagon de bouffe... J'ai fait comme d'hab en fait : oh c'est
parfait, pile ce que j'attendais (le tout dans la langue, c'est à
dire « OK, huuum.... OK », à un ou deux « u »
près). Par chance, j'avais assez de crocs pour régler l'affaire en
cinq minutes, récurage de l'assiette jusqu'à la dernière miette
compris.
En remontant Broadway
jusqu'à Central Park, je me suis aperçu que quelque chose clochait.
Des filles bronzées en short court moulant et dépourvues de la
moindre parcelle de graisse surgissaient de plus en plus nombreuses
et semblaient converger vers Columbus Circle et l'entrée du Park. La
plupart portaient des dossards numérotés, à l'effigie du drapeau
portugais. Encore des portos qui n'ont pas pu s'empêcher de créer
une association de portugais qui ne veulent surtout pas avoir à y
refoutre les pieds, au Portugal, me dis-je. Rien d'inconnu. Sauf que
ces filles ressemblaient trait pour trait à la jeune yankee qui
s'entretient telle qu'ont me l'avait dépeinte pendant trente ans de
films romantiques se déroulant à Central Park. Et aucune d'elles ne
se prénommait genre Luzia, j'en fais le pari.
Me voilà donc débarquant
dans ce petit square sympa de 340 hectares en plein départ d'une
course de fond à travers le parc... Ça courait partout, des cuisses
fermes sorties tout droit de la double page centrale de Fitness Mag,
des lecteurs MP3 fuchsia en veux-tu en voilà, des visages ravis de
puer la sueur, toute la panoplie de l'effort physique consentant,
quoi. Une secte effrayante vouée toute entière au culte de la
douleur musculaire et de la carotide à 450. Et sur les bancs, dans
les buissons, dans les recoins, des clochards crasseux pioncent sans
prêter attention au cirque. Les athlètes en sportswear de marque
eux non plus ne se rendaient pas compte qu'ils enjambaient des clodos
ici et là. C'était fascinant, pour un français comme moi, élevé
comme tous ses compatriotes à bien mettre le nez dans le cul des
autres. Il y avait là deux Amériques et chacune était une
dimension paranormale pour l'autre. On pouvait sentir une frontière
presque physique, un mur imprenable. Le plus choquant, c'est qu'il se
dégageaient de tout ça comme une sensation d'harmonie. Mais une
harmonie brutale, dure, impitoyable. Triste.
En quittant Central Park
à la fin de la matinée, enfin en essayant de me frayer un chemin au
milieu de 5000 gendres idéaux en plein trip de pulsation cardiaque,
il ne m'a pas fallu longtemps pour m'apercevoir que les gigantesques
boutiques de souvenirs avaient levé le rideau. Et dans ces endroits
ça ne loupe jamais, je deviens un pigeon qui va chercher du côté
de l'état second, je fais vingt fois le tour en ramassant tout ce
qui passe à ma portée. Et putain qu'est-ce que j'imaginais foutre
de cette balle de base-ball à 18 dollars, un sport qui me monte les
nerfs en neige au moins autant que le théorème de Thalès.
New York... La grosse
pomme qu'ils disent... Que je sois changé en vieille star rabougrie
de Broadway momifiée dans sa propre laque si j'ai vu quelque chose
qui ressemble de près ou de loin à un fruit et légume dans ce
bled. Peut-être aussi parce que mon instinct se met à clignoter en
rouge quand j'approche à moins de deux kilomètres d'un étal de
courgettes, c'est vrai... Mais si on se débrouille pour éviter les
quartiers à commerce équitable remplis d'alter à sandalettes,
cette ville est un eldorado quiché à l'est pour friands de mauvais
cholestérol, un ramassis de calories si mastardes que j'ai dû
prendre cinq kilos en me contentant de respirer les paquets
d'atmosphère graisseuse autour de la 7ème avenue.
J'ai aussi pris quelques
bonnes rougeurs sur les joues avec toutes les claques reçues là-bas.
Si on peut vite se sentir minuscule, étranger ou complètement clodo
dans les grandes villes, New York fait figure de truc à part, c'est
une machine à grandiloquence si bien huilée qu'elle a besoin de
votre présence pour faire tourner le merdier. Elle a besoin de sucer
votre énergie jusqu'à ce qu'il n'en reste plus assez pour avoir la
force d'avoir sommeil. Elle vous trouve une place dans le tableau
avec crédit illimité pour tout un tas de cirques agités, bruyants,
goinfrés de frénésie en technicolor hystérique.
D'entrée de jeu,
l'arrivée à Manhattan en provenance de l'aéroport JFK met les
points sur toute une chiée de i : les échangeurs bordéliques
défilent sur la Long Island Express quand soudain sort de terre une
skyline si impeccablement dessinée qu'on se demande quel est
l'enfoiré qui nous a inoculé un fond d'écran I Love New York
à même l'iris. Et à ce moment là on se se maudit d'avoir choisi
de pénétrer l'endroit en plein samedi après-midi, tout en se
persuadant que le trip va très vite tourner à la claustro sévère.
Mais une fois lâché dans le truc on regarde deux trois fois en
l'air, le temps de comprendre qu'on est entouré d'étages de bureaux
empilés les uns sur les autres là où il y a de la place, puis on
passe à autre chose qui s'avère vite bien plus vertigineux qu'une
tripotée d'Empire State Buildings...
Ça a commencé dès le
hall du Pennsylvania Hotel, et par hall il faut bien évidemment
comprendre trois réceptionnistes à la chemise impeccable face à
trois mille étrangers moites et débraillés bien décidés à ne
pas faire traîner la corvée du check-in. En entrant là-dedans par
un accès secondaire sur la 33ème, j'ai entendu distinctement le
brouhaha me dire « bienvenue à New York c'est loin d'être
fini »... Plus tard, après avoir bravé un gardien
d'ascenseur endormi qui n'a même pas daigné faire semblant de se
poser la question de ma présence, après avoir déposé un bon
quintal de bagages dans la minuscule chambre 1082 au dixième étage,
après m'être émerveillé deux secondes de l'ambiance années 30
de l'hôtel, mon corps a commencé à m'envoyer des signaux très
très étranges. J'avais dormi 90 minutes la nuit précédente,
avant de m'enfiler assez d'heures de transports en commun pour
devenir une encyclopédie de la phlébite, y avait un lit confortable
dans la piaule, et j'avais 37 ans qui pesaient lourd sur le nerf
sciatique. Alors pourquoi cette pulsion qui me dictait de descendre
m'enfiler une bonne dose de Times Square un samedi à 17 heures ?
A New York, le spectacle
est en bas et on fait soi-même partie de la distribution. A peine
franchie la porte tambour de trois tonnes, la vision est
surprenante : une file ininterrompue de taxis jaunes devant
l'entrée principale de l'hôtel sur la 7ème avenue, dégueulant des
grappes et des grappes de touristes qui étaient peut-être le matin
même à Buenos Aires ou Helsinki. En face, Penn Station avale et
recrache chaque seconde l'équivalent du métro parisien à la sortie
des bureaux. On m'avait dit que New York était « la ville qui
ne dort jamais », ce n'était pas tout à fait le cas, à
première vue ça ressemblait plutôt à « la ville qui a pété
son bouton pause ».
Une fois sur le trottoir
de l'hôtel, il suffit de se frayer un chemin parmi tout un foutoir
de valises puis remonter la 7ème sur un demi-mile pour se retrouver
en plein Times Square. Ça prend dix minutes à pied, à tout casser.
Mais ces dix minutes à cet endroit-là représentent un tour du
monde avec tous les visas possibles en règle. Des fleuves
indisciplinés multicolores qui déchargent de la chair en tong venue
des cinq continents, un merdier de grande ampleur sur des kilomètres
d'avenues et de couleurs braillardes qui ferait passer un samedi
après-midi à Ikea pour une croisière pépère sur l'Atlantique
d'avant Christophe Colomb. Et on se rend très vite compte qu'on se
trouve au cœur de la seule ville au monde où chaque touriste fait
en même temps partie de l'attraction. On croise le monde entier en
essayant de reconnaître les langues, et on se surprend à parler
français un peu plus fort que d'habitude pour ajouter sa touche à
la palette.
J'ai juste pris un brin
de température ce soir-là, avant que la fatigue et un fond de
jet-lag me ramènent à l'hôtel. Sur le chemin du retour, j'avais
comme l'impression de marcher dans un film de la Goldwin. Un Sinatra
boiteux dans une version pleins phares et sirènes du rêve
américain, avec ses bagnoles agglutinées aux feux rouges, ses
trucks-food, ses odeurs de hot-dogs, ses New York Times à
quelques poignées de cents... Et ce petit truc en plus qu'on ne voit
pas sur grand écran, la force centrifuge.
Quand on atterrit au pays
des merloques, on a bien conscience que rien n'est encore joué, et
que le croupier qui distribue les dés porte probablement assez
d'étoiles de sheriff pour filer l'érection du siècle à Hubert
Reeves. Après neuf heures de vol, le corps ne veut qu'une chose,
courir nu dans un champ de coquelicots au printemps. Avec de la rosée
qui dégouline sur les guiboles et la musique de Royal Canin en B.O.
Mais dès la descente de l'avion on se rend compte que la partie
bucolique du programme va se résumer à la senteur citron des sols
fraîchement nettoyés.
A peine sortis de la
passerelle, on se retrouve en file indienne dans un couloir étroit
avec deux policières surdimensionnées, deux Whoopi Goldberg
refondues à la testo qui hurlent à tout le monde de se mettre à
droite, de ne pas bouger un lobe, de ne pas utiliser les portables.
Et elles te font bien comprendre que le premier iPhone à dégainer
du Gangnam Style va envoyer son propriétaire croupir quelques heures
dans une geôle qui sentira effectivement le coquelicot, mais après
le passage d'un chien avec de sérieux troubles de la prostate à
l'intérieur. Puis au bout de quelques minutes on t'autorise à
avancer et on te crie dessus pour te bouger le derche y a des gens
qui attendent derrière. Oui madame putain je viens du sud de la
France, y a pas un sas de décompression avant ?
Il y a cet instant
précis, cette seconde très particulière où une petite voix vient
te le dire une bonne fois et t'as plutôt intérêt d'être à
l'écoute, t'es en Amérique, mec. Ça s'est passé pour moi au
moment où j'ai débarqué dans le grand hall des contrôles de
sécurité, qui ressemblait à un gigantesque blockbuster tourné en
pleine ouverture du salon de l'agriculture, des centaines de
voyageurs convergeant de toute la planète parqués comme des vaches
normandes dans d'interminables files d'attente, entourés de flics de
Beverly Hills sans le côté cool d'Axel Foley, autant être clair,
ces mecs étaient les descendants directs de John Wayne et il valait
mieux faire profil bas dans le saloon.
Impossible de se sentir
innocent là-dedans, l'ambiance est trop suspicieuse, trop chargée
de la menace que constitue l'étranger. Je gardais la tête baissée
pour éviter l'accident malheureux de croiser le regard d'un flic, ce
qui donnerait de la barbaque bien saignante à ses soupçons, je le
pressentais. Cet endroit est un putain de cauchemar pour les paranos
de ma trempe, je me savais irréprochable, aucune arme ni velléité
d'en découdre sur moi, mais je portais sur le visage une descendance
pied-noir manifeste... et d'une bande de méditerranéens saturés de
harissa à Al Qaeda, tu sens qu'ici il y a tout juste une petite
pointure 33. Reste calme, regarde par terre, ne prête pas attention
à ces caméras de sécurité que se sont mises à se débattre
complètement affolées à ton arrivée.
Facile à dire. Je savais
ce qui m'attendait, d'ici une heure ou deux je serais face au maton
qui allait décider si je pouvais être assez digne de confiance pour
aller claquer mes dollars dans les boutiques à statues de la liberté
miniatures. Je savais aussi que les files d'attente m'attaquent
directement au système nerveux, et que je me trouverais sans doute
en pleine crise de rage une fois au bout. Pour ne rien arranger, la
file d'attente ici n'avait rien de commun avec ce que j'avais déjà
connu en France. Dans la plupart des cas on distingue l'endroit où
mène une queue, ce n'était pas le cas cette fois, juste un hangar
surchauffé rempli de touristes à perte de vue. La seconde
différence de taille, c'est que le concept de distance sociale
n'existe visiblement pas dans le coin, les flics hurlaient, excédés,
main sur la crosse, serrez-vous bordel, la file d'attente est trop
longue, merde, collez-vous les uns aux autres et que ça grouille
putain. Pour info, d'après les dernières mesures en date, ma
distance sociale est d'environ 3km700.
Après deux heures à ce
régime, il aurait fallu avoir recours aux tests ADN pour attester
que j'étais bel et bien un être humain, il me restait juste assez
de self-control pour empêcher la bave de couler. J'insultais tout ce
qui m'entourait en m'efforçant de ne pas aller au-delà du
grognement rauque inaudible, mes articulations étaient blanches de
tension au cordeau, et mes nerfs avaient si bien pris les manettes
que ma seule chance de sortir de là était de pouvoir fournir un
certificat médical pour ma Parkinson. Puis ce fut mon tour de passer
au contrôle, persuadé que le voyage allait s'arrêter ici. Mais le
colosse s'est contenté de prendre mes empreintes digitales et
tamponner mon passeport sans me regarder ni prononcer un mot.
J'imagine qu'arriver au guichet sans avoir arraché l'œil de
quiconque est en soi un laisser-passer en acier trempé. Tu n'entres
pas aux Etats-Unis en affirmant n'avoir aucune intention d'assassiner
le président, c'est une légende urbaine, tu entres sur le
territoire si aucun rapport de police à ton nom n'a été rédigé
entre l'atterrissage de ton avion et ton passage devant l'officier de
la sécurité intérieure. Et c'est pas aussi simple que ça en a
l'air, toujours avoir 9mg de Xanax sur soi pour ce genre de voyage. A
prendre en une fois.
Et c'est là que j'ai commis l'erreur à ne surtout pas commettre lorsqu'on se retrouve enfin à
l'air libre : se décontracter. C'est la perte assurée de
vigilance. On est en plein Home of the Brave, et les chances de
survie sont minces pour les trop doux. Il suffit de les cueillir et
quand j'ai compris ça il était déjà trop tard. Un quadra qui
avait toutes les caractéristiques du chef de gang à la retraite se
présenta comme taxi et proposa de me conduire à l'Hôtel
Pennsylvania, à l'angle de la 7ème et de la 33ème. J'acceptai,
trop promptement ravi de cette aubaine qui allait m'éviter la corvée de
chercher un machin jaune dans les environs. Le mec m'a conduit dans
un parking souterrain trop désert pour un aéroport international et
m'a invité à monter dans son 4X4 abîmé aux sièges déchirés par
un pit-bull ou un bison. J'ai tout de suite su que ça puait les
emmerdes sérieuses mais mon instinct de survie me disait qu'une
fuite éventuelle se terminerait par une balle dans la nuque. Aucun
témoin à l'horizon et peut-être quelques complices planqués pas
loin derrière des vitres teintées, c'était pas le décor rêvé
pour la jouer à la hussarde.
Ce fut un trajet d'une
heure paniquée jusqu'à Manhattan, dans une bagnole défoncée sans
aucun compteur et du gangsta rap en guise de musique d'ambiance. Le
chauffeur passait par les ruelles étroites de banlieues louches,
s'arrêta faire le plein dans une station service reculée à qui je
ne donnais pas six mois avant d'être un truc désaffecté, le tout accompagné de quelques détours superflus, simplement pour allonger la facture certes,
mais quand tu vois un panneau « Manhattan » avec une
flèche vers la gauche et que le type choisit de tourner à droite en
coupant brusquement trois voies de circulation, tu commences à
raisonner en termes de compte à rebours. J'ai déjà failli me noyer
ou être écrasé dans une foule, mais je n'ai jamais senti la mort
aussi proche que lors de cette balade apeurée dans le Queens, ma
température était descendue à 30°C à cause de l'effroi. C'était
la veille de la fête des pères, le mec a profité d'un feu rouge
pour me montrer la photo de sa fille, et quand on essaie d'être
agréable en situation de stress intense, c'est rarement le bon truc
qui vous sort de la bouche, et je suis loin d'être plus malin qu'un
autre alors oui, j'ai dit au gars qui avait ma vie entre ses mains
que sa fille de huit ans était « canon », j'aurais pu
dire que j'en ferais bien mon quatre heures, c'était pareil. Et ça
a dû peser lourd dans la note.
La note fut justement le
point culminant du scenar. Et contrairement à l'opinion répandue,
ça ne finit pas toujours en happy end dans le cinéma américain.
Arrivé devant l'hôtel, le taxi annonça 364 dollars et activa la
fermeture centralisée des portières. On y était, en plein dedans,
la bourse ou la vie et pas avec un pistolet à eau dans le holster.
De vagues tentatives de protestation se sont vite avérées vaines.
Tout dans la désinvolture racailleuse du type montrait que c'était
payer ou croupir sur la banquette arrière des nuits durant dans un
garage en plein cœur du Bronx, entouré de molosses dressés à
finir l'assiette. C'est soudain devenu comme une rançon dans mon esprit, je
lui filais la thune et je sortais de là sans dommages, ce que j'ai
fait, pour mettre un point final à ce merdier et ne pas finir en photo à la fin du 20h de France 2.
Je venais de vivre mon
premier « Fear and Loathing » en vrai, un dépucelage en
règle au papier de verre, juste de quoi perdre assez d'innocence
pour quitter le camp des proies faciles et faire changer de trottoir
les vautours. Ce pays n'est pas pour le saint homme...
Un frileux sur la ligne de départ & le rêve tourne à la sauce Curry
Elle s'en donnait de
sacrés airs, l'Amérique, depuis quinze ans et mon premier livre de
Kerouac. Elle ne rechignait pas à me caresser le poil dru dans le
sens qu'il fallait, elle et ses deux océans gigantesques à chaque
extrémité, ses néons violets, ses Route 66, ses cow-boys et ses
Love me tender. L'Amérique était pour moi une Betty Boop dans une
Buick décapotable pleine de Jerry Lee Lewis en surchauffe, le tout
passé sous des tartines de sépia pour faire genre image
originale-aucun outil Photoshop n'a été maltraité. Un lieu commun
si grossier qu'il filerait une bonne rasade d'épilepsie au plus
véreux des vendeurs de cartes postales.
Il était grand temps
d'aller voir par moi-même ce qui se tramait dans le hors-champ des
posters, voir ce que le rêve américain avait dans le ventre quand
on montait sur le ring. A vrai dire le rêve américain a pris du
plomb dans l'aile à la seconde où j'ai commencé à mettre le fric
de côté, moi dont la notion de budget s'était toujours résumée à
« tant que le distributeur de billets n'avale pas ma carte j'ai
encore de quoi bouffer... » Et il fallait en avoir comme des
melons, l'idée de ce voyage était d'aller vers toutes ces images
qui m'avaient fait rêver, pour les admirer d'un œil et regarder le
trottoir d'en face avec l'autre, écouter les bruits qu'on n'entend
jamais dans les résultats Google Images, croiser les gens du coin
qui n'en ont plus rien à foutre des enseignes multicolores au-dessus
des diners. Mon désir d'Amérique était né avec Sur la route
de Jack Kerouac, je me devais donc de traverser le pays à mon tour,
de New York à San Francisco avec autant de détours que nécessaire.
En à peine un mois, mais je n'ai jamais prétendu être sain
d'esprit.
Le jour du départ, quand
je me suis retrouvé à l'aéroport de Montpellier alors qu'il
faisait encore nuit, j'ai commencé à me maudire d'aller me foutre
dans des galères pareilles, pourquoi n'avais-je pas choisi Dick
Rivers comme icône du rêve américain ? Mais les bagages
étaient déjà enregistrés et maltraités quelque part dans un
entrepôt, je devais monter dans cette foutue carlingue si je voulais
revoir ma garde-robe un jour. Lors de l'escale à Roissy, j'en ai
même oublié ma valise cabine au milieu de la zone de transit, pour
la récupérer seulement dix secondes avant qu'un molosse vigipirate
la dynamite. Il y avait comme une odeur de fiasco qui traînait
derrière moi, qu'allait-il se passer une fois jeté dans l'essoreuse
de Manhattan ?
Mais un problème plus
sérieux se posait, à quelques minutes d'embarquer dans le Boeing
pour New York : comment survivre à huit heures d'avion alors
que je me transforme en grizzli contrarié lorsque je dois me farcir
les trois heures de TGV Nîmes-Paris ? J'ai été rassuré dès
que j'ai trouvé mon siège, j'avais un peu d'espace, un écran
individuel pour regarder tout un tas de films ou le trajet en temps
réel de l'avion, et aucun enfant braillard et capricieux aux
alentours.
En regardant les
alentours, justement, il ne m'a pas fallu longtemps pour comprendre
que j'avais été choisi comme figurant dans une super production
Bollywood, tous les sièges étaient occupés par des familles
hindous et j'ai soudain pensé que ça n'allait pas être de la tarte
de trouver un taxi une fois à l'aéroport JFK. Mon voisin de cabine
était l'exception, c'était un Turc dont la couleur de peau disait
qu'il ne resterait jamais en vie assez longtemps pour voir New York.
Il était plus jaune qu'une pleine marmite de sueur d'hindou. Quand
l'hôtesse lui demandait si ça allait, il répondait oui, mais dans
son oui il y avait « c'est encore loin le pays de l'injection
létale ? ». Lorsque l'hôtesse lui offrit un plateau
repas Air France, je me suis demandé comment on pouvait être aussi
pervers pour s'en prendre ainsi à un mourant. Tout un tas de
Jean-Luc Delarue avaient dû payer et feindre un bon paquet de honte
pour bien moins que ça...
Finalement, je suis resté
à peu près calme pendant presque sept heures, puis j'ai vu le
continent américain apparaître 10000 mètres plus bas... Allais-je
assurer ? Allais-je y mettre assez de gomme pour réduire le
bitume en vieux tas de cendres ? Des pensées tendues
déferlaient en ces dernières heures de vol, le rêve montrait les
dents et la rage y suintait. L'Amérique était au rendez-vous sur le
ring, bien décidée à ne pas attendre le gong du premier round pour
m'en mettre une première...
La petite bougie a un
goût bien particulier aujourd'hui. Le genre de bougie qu'on veut
savourer longtemps avant de la souffler. Un an tout pile que j'ai
décidé d'ouvrir le deuxième chapitre de ce blog qui n'a cessé de
me faire grandir depuis 2006. Et quelle année ce fut.
2 juin 2012. Il me
fallait trouver quelque chose pour arrêter de faire de l'écriture
une source d'aigreurs dégueulasses au fur et à mesure des refus.
Quelque chose pour arrêter de jouer à la petite putain maquillée
au canon qui tortille ses phrases tordues devant des comités de
lecture consternés. Et comme je devenais trop vieux pour continuer à
me prendre au sérieux, j'ai opté pour ce qui serait une grande
orgie d'éclate sans aucune barrière. Finis les faux-semblants,
j'allais faire la seule chose dont j'étais capable, écrire des
billets sauvages et déglingués sur ce qui me passait par la tête,
à ma façon et sans rien chercher de plus. Une somme de tares
exhibées sans avoir pris soin de boucler la ceinture. Et comme de
juste, j'ai attiré plus de monde cette année que lors des douze
précédentes. L'odeur de tripe bien fraîche attire la charogne...
Ouais, tout avait
commencé en l'an 2000. Avec 10/10 aux deux yeux et donc aucune
promesse de lunettes avant des décennies, je n'avais trouvé que
l'écriture pour me donner des airs d'intello. Un vieux complexe
maison, le cerveau. Et pendant douze ans mon seul souci fut d'en
mettre plein la vue en me faisant passer pour un genre de savant fou
avec son univers certes barré mais monté de toutes pièces. Je
m'étais créé un personnage féru de Daniela Lumbroso, Julie Pietri
ou encore Abba et je m'épuisais à mettre du déjanté, du décalé,
du singulier à chaque phrase. J'étais si tristement convaincu
d'être l'incarnation définitive du lambda que je me ruinais la
santé à paraître le plus bizarre possible. Et ça sentait la
chirurgie plastique de gros bourrin à plein nez.
Et il y a tout juste un
an, j'ai pris conscience que je ne serais jamais Philippe Katerine
mais plutôt un batteur de heavy metal mal rasé et engraissé de
bouffe mexicaine matin midi et soir. Alors j'ai rendu tout ce qui ne
m'appartenais pas, les accessoires d'intello original, marrant et
élégant, pour garder ce qui était à moi, la cape tachée de
graisse du gros bourrin. J'allais désormais me débrouiller pour
faire avec. Je n'allais plus chercher ailleurs un peu de lumière à
mettre sur moi, j'allais la fabriquer moi-même, avec les moyens du
bord et un ampérage à quatre chiffres. Je prenais le risque de
perdre les deux trois lecteurs qui m'étaient depuis longtemps
fidèles, mais vient un moment où il faut choisir entre vivre seul
ou mourir entouré.
Je me suis fait la main
avec Keith Richards (on n'est pas si nombreux à pouvoir le
prétendre) et la puissance de la défonce ne laissait aucun doute,
j'avais trouvé le bon wagon, un wagon sans freins qui brinquebalait
grand V sur des rails cabossés en laissant derrière lui des bruits
de ferraille stridents. Quelque chose là-dedans sonnait le rock un peu
brusque, sûrement parce que c'était mon premier texte écrit à
l'instinct sans aucune intervention de quelque neurone que ce soit.
Je transpirais le rock, suffisait de mettre les gouttes en police
Arial sur le papier en exagérant à mort, il m'a fallu douze ans
pour le comprendre.
Puis j'ai logiquement
écrit une nouvelle rock pour un concours que je n'ai pas remporté
mais qui m'a valu près de 3000 lecteurs à ce jour, pas pour flatter
mon ego, mais plutôt pour voir si je ne rêvais pas, si j'avais
réellement mis la main sur le tas d'or. Autant dire qu'il ne m'en
fallait pas plus pour me débarrasser du putain d'ego et passer
l'année à nager à poil dans les pépites, en y mettant assez
d'atteinte aux bonnes mœurs pour attirer quelques férus de
plastique brutale et de traviole. Car si j'ai réussi à garder les
anciens lecteurs et parfois leur donner des sourires que je n'avais
encore jamais vu sur leur visage, d'autres sont venus prendre leur
ticket tout au long de l'année, de nouveaux passagers souvent
surprenants, des beaux-pères à la coule, d'anciens patrons
intimidants, des mecs dans un chiotte en Angleterre, et tout
récemment le rédac' chef du magazine Gonzaï, comme une cerise
moqueuse sur un gros gâteau dégoulinant d'ironie, car si j'ai passé
des années à me donner de grands airs, c'était justement pour
attirer l'œil de ce genre de types.
Ce fut donc une année
riche, peut-être la plus riche de toute mon existence, avec ses
leçons, ses coups de pied au cul et ses gifles lourdement baguées.
En cherchant la reconnaissance douze ans durant, j'avais oublié
qu'il fallait d'abord se reconnaître soi-même, mettre quelque chose
sur le tapis et dire « voilà ». Il ne suffisait pas
d'imiter mes idoles Hunter S. Thompson ou Lester Bangs, il fallait
les bouffer, les digérer, et se démerder avec ce qui sortait en
bout de chaîne.
Dans une époque de
faux-semblants, se foutre à poil est la seule façon de ne pas
crever. Et je suis passé tout près du cercueil. En apprenant à
dire « c'est à prendre ou à laisser », je me suis aussi
servi un sacré rabe d'espérance de vie. L'an deux promet d'être
amusant, car je me suis mis en tête d'aller au bout de la logique et
passer une bonne partie de cette deuxième année qui vient à écrire
mon autobiographie, l'autobiographie d'un lambda qui l'est depuis que
son père l'a giclé. Quitte à faire de l'exagération son fonds de
commerce, autant étaler la marchandise jusque sur tous les trottoirs
à trois kilomètres à la ronde...
Vieux souvenirs d'un vieux ciné & un voyage tranquille parmi quelques vertiges en THX
Les claques les plus mémorables qu'on
reçoit sont souvent celles qu'on a bien méritées. En 1998, je
passe le plus clair de mon temps à échafauder des plans foireux
pour échapper au service militaire et le cinéma se résume pour moi
à Scarface et 37,2 le matin. J'étais à la cinéphilie ce que
Franck Ribéry est à la syntaxe, on sait de quoi il s'agit mais on
évite de trop y foutre les pieds. Jusqu'au jour où je me retrouve devant
The Big Lebowski, un film d'Ethan et Joel Coen avec un
personnage d'ancien combattant hilarant parce que colérique sans
toujours une bonne raison de l'être, pile moi. Pile pour m'en
prendre une bonne sévère. Pour la première fois, je riais aux
larmes devant la représentation de mes travers les plus inavouables.
Monter très vite et très haut dans les tours en rasant un bon
paquet du périmètre, c'était marrant finalement.
Quinze ans plus tard, ce souvenir
revient forcément à l'instant où les frères Coen viennent d'être
récompensés du Grand Prix du Jury au Festival de Cannes pour leur
nouveau film Inside Llewyn Davis (et comptez pas sur moi pour
foutre un QR code ici, y a pas marqué prospectus Carrefour). En ces
temps où les idées de billets se font aussi rares qu'un solo de
guitare dément sur un disque de Linda de Suza, il y comme une odeur
d'aubaine là-dedans...
Et la question qui se pose d'emblée
est la suivante : de quel masochisme tordu suis-je habité pour
systématiquement tomber amoureux d'une œuvre à partir d'une
branlée bien secouée ? Car The Big Lebowski, avec son
univers barré, ses situations absurdes ou son inventivité était
tellement à part et débridé qu'il a agi sur moi comme une armée
de phéromones défoncées au Viagra administrées à même l'artère
temporale. Ce n'était plus de l'orgasme mais plutôt un shoot de
mort imminente qui fait planer assez haut pour serrer la pogne à
Saint-Pierre. Le genre de pic qui donne envie d'y revenir risquer le
billet pour Eden.
Il a fallu attendre deux ans après ça,
mais putain ça aurait pu être quarante-deux vies, ça aurait quand
même valu le coup. Quand je m'assois dans la grande salle du cinéma
Athénée à Lunel, Hérault (on choisit pas toujours), les
spectateurs présents sont loin d'imaginer le spectacle que je vais
leur offrir pendant deux heures. Le nouveau Coen, O Brother,
vient de sortir et je sens des machins excités dans ma colonne
vertébrale à la perspective de m'enfiler une belle dose de came.
L'histoire de trois bagnards en cavale dans le Mississipi des années
30, avec un George Clooney qui en met directement dans les molaires
et toujours ces personnages sortis de cerveaux noyés dans leur
génie. Le tout parsemé de dialogues de haute voltige et une
richesse de vocabulaire presque indécente au 21ème siècle. A ce
propos, j'ai dû devenir possédé par le malin vers le début du
film, lorsque Pete/John Turturro, l'un des trois brigands, demande à
Ulysse Everett/George Clooney « et pourquoi ce serait toi le
chef de bande ? » A vous de juger s'il était absolument
nécessaire de me mettre à rire en foutant des coups de poing sur le
siège devant moi après la réponse d'Ulysse : « Parce
qu'il me semble que cette fonction requiert une certaine aptitude à
l'abstraction, Pete ». L'une des nombreuses répliques
savoureuses qui s'enchaînent pendant le film. Oui j'ai perdu tout
contrôle devant ce trésor mis à mes pieds, quelqu'un avait enfin
réussi à me rendre dingue avec la langue (pensez sens figuré), je
bondissais, tremblais, m'agitais et autour de moi des murmures de
frayeur commençaient à se faire entendre. Aujourd'hui encore je
regarde ce film avec la même ferveur, la ferveur de l'écriture
bonnarde.
Après ça, seul un pervers porté sur
les réjouissances des bâillons en cuir clouté se serait retenu
d'aller se farcir toute la filmo des frères Coen. Et comme malgré
les apparences mon éventail de perversions se limite à ce que la
chrétienté tolère, je me suis enfilé des litres de sang du Christ
en DVD sans passer par la case confesse. Des immenses Fargo ou
No Country for Old Men aux moins flamboyants comme Intolérable
Cruauté, des films pour ceux qui pensent encore qu'on peut en
mettre plein la vue sans dégainer les cojones ou le calibre, sans la
ramener, sans rouler je ne sais quelles mécaniques huilées à
l'anabolisant. Pour ceux qui vont chercher leurs sensations fortes en
se promenant dans le désert plutôt qu'en passant une après-midi
via ferrata dans les gorges de j'sais pas quoi. Les frères Coen ont
décidé de nous rappeler que l'atmosphère sera toujours plus
vertigineuse que le plus profond des vides... Et que le cœur n'a pas
toujours besoin d'adrénaline pour battre un bon coup. Parfois la
lumière suffit. Encore une histoire de frères...
Un voyage irascible dans les sixties avec Grace Slick & quelques hippies qui réveillent la rogne
Tu parles d'une
éducation. On ne devrait jamais lâcher un inconscient de ma trempe
dans la nature, on devrait lui coller ses vieux aux basques tant
qu'il tient encore tout seul sur ses cannes et lui mettre une bonne
giclée de torgnoles s'il trouve à redire. Car en quittant le cocon
familial, j'ai entrepris de réduire à néant vingt ans d'éducation
basée sur la politesse et le dos bien droit à table. En choisissant
alors des vagabonds, des clodos, des enragés prêts à se cramer les
fusibles et tout un tas de défoncés comme tuteurs plus ou moins
légaux, je n'ai pas fait que tuer le père, j'ai bouffé ses restes.
A travers des milliers de pages pintées, de Kerouac au bon docteur
Thompson, je me suis fait tout le spectre de l'Amérique dévergondée
et hallucinée, en l'espace de quinze ans. La politesse et le dos
bien droit ont laissé place à un langage de routier irritable et
une colonne vertébrale assez scoliosée pour former un 8. Tu parles
d'une éducation.
Tout ce qui s'est écrit
entre les années 50 et 70 à United States of America m'est
forcément passé entre les mains un jour, des beatniks et plus tard
des hippies par doses de cheval sans m'arrêter pour souffler un peu.
Une posologie de pilules dingues qui débaroulaient pleines de chimie
tapageuse dans le cortex, en assez grande quantité pour dératiser
mon ADN, cave, grenier, cafards... Et si votre idée de la perversion
consiste à choisir comme mètre-étalon des fauchés et des mecs à poil qui dansent dans
la boue, alors ne laissez jamais votre femme
s'approcher de moi...
Car j'ai filé le volant
à ces gens-là, avec le road-book et les clés. Je me suis assis
derrière et j'ai plongé pour une longue apnée dans cette Amérique
« qui pouvait faire naître des étincelles partout »
(Hunter S. Thompson). Là, pour faire coller l'atmosphère, j'ai
rassemblé une B.O. qui ferait passer Woodstock pour un best-of des
JMJ. Bob Dylan, Grateful Dead, Janis, Hendrix et tout un tas
d'autres, barbes, cheveux sales, guitares qui grincent la Mi aiguë
et regards déraillés sous LSD en veux-tu en voilà. Dans le lot, il
y avait un groupe qui ne se contentait pas d'incarner l'époque, mais
allait jusqu'à construire San Francisco autour de quiconque écoutait
trois notes. Jefferson Airplane. Et sa chanteuse, Grace Slick, une
princesse figée menaçante avec les couilles d'un buffle prêt à
ruer, et dont les trémolos me faisaient monter au 100 en une
demi-seconde.
Une bonne raison pour se
farcir son autobiographie en anglais dans le texte. Somebody to
love ? ou l'arrière-boutique du Flower Power par la
taulière elle-même. Grace Slick a tellement bien épousé tous les
contours hippies possibles que son livre a éveillé chez moi les
mêmes sentiments que tout le manège sixties. L'époque où j'aurais
aimé vivre et l'époque qui aurait fait de moi une bête enragée si
j'y avais passé plus de cinq minutes... L'envie d'y être et la
certitude d'avoir envie de me dévorer moi-même après un tour du
pâté de maisons. Avec Grace Slick, je suis passé du « parle-moi
encore des drogues » au « mais étouffe-toi dans ta
marijuana une bonne fois pour toutes, merde », parfois d'une
phrase à l'autre.
D'abord, le livre et
l'époque sonnent comme un hymne braillard à la liberté. A côté,
le poème de Paul Eluard ressemble au mieux à une comptine mielleuse
pour timorés de la cojones. Grace Slick semble avoir ramassé tout
ce qui traînait de bonnard par terre, pour une seule et bonne
raison : pourquoi se priver quand il n'y a qu'à se baisser ?
Elle s'est mise à chanter parce que ça avait l'air cool et quand
elle s'est dit que ce serait plus cool encore de devenir la reine du
truc, il lui a suffi de coudre elle-même le costume. Et ça résume
assez bien ce qui se tramait alors, toutes les barrières avaient été
rassemblées en tas au milieu du village et brûlées jusqu'à la
dernière écharde. Chacun se confectionnait son politiquement
correct à soi, avec pour seule exigence d'y aller franchement sans
se soucier d'un plan de carrière.
Grace Slick était une
première de la classe, une assidue à la tâche, une besogneuse de
la rétame. Plus qu'un témoin, elle était la métaphore parfaite de
ces années-là. Plus de pudeur qui tienne, elle vous raconte l'amour
libéré des vieilles rengaines à la civitas et les drogues qui
élargissent la conscience comme on parle du beau temps à sa
grand-mère. Et si c'est une chose de savoir qu'à l'époque tout le
monde baisait avec tout le monde et de préférence la tête déchirée
au lysergique, c'en est une autre d'entendre Grace vous décrire en
détail comment elle est allée frapper à la porte d'un Jim Morrison
déglingué pour se le taper.
Sans mentir, le Summer of
Love est certainement ce qui a initié ma passion pour les années
60. C'était l'affirmation catégorique d'une liberté arrachée à la seule force de l'outrage, la mort du carcan tenace du couple et des chaînes qui
allaient avec. Il ne s'agissait pas d'une glauquerie à la Cap d'Agde
et Grace Slick est encore là pour nous le prouver par ses
expériences, c'était plutôt une activité comme une autre pour
passer du bon temps entre potes, comme boire un verre ou refaire le
monde. C'était un endroit pour moi, on prenait le plaisir où il
était sans faire rappliquer je ne sais quelle rancœur dans le
tableau... mais si un gars avait posé les yeux sur ma femme, je lui
aurais défroissé la rétine au fer à repasser.
Ouais, si le livre de
Grace me cause d'un temps que j'aurais voulu connaître, il est aussi
pour moi un ramassis des pires saloperies gores de l'après
Jésus-Christ. Une transhumance d'étudiants en lettres tout juste
assez bien fringués pour faire de Manu Chao une icône de la haute
couture, qui vivaient entassés les uns sur les autres et jouaient de
la flûte comme des élèves de sixième. Des pisseuses qui
l'ouvraient en permanence pour t'exposer leurs théories bouddhistes
sur le détachement matériel et finissaient même pas s'en
convaincre. Je n'aurais pas tenu longtemps dans cet environnement,
mais certains hippies encore moins, avec moi dans les parages. Quand
Grace Slick raconte l'incendie qui s'était déclaré chez elle et
avait cramé tout ce qui se trouvait dans la baraque, en se disant
« ce n'était que des biens matériels, l'important est d'avoir
été épargnée », j'ai juste envie de la rosser de coups
jusqu'à ce qu'elle la déballe enfin, sa crise de nerfs.
Le merdier peace and love
était une vraie belle idée, gâchée pour avoir voulu la tourner en
marque déposée, avec ses codes et ses cartes de membre. Au lieu de
disperser les étincelles, tout le monde s'est réuni autour du même
feu de camp, et les porcs d'en face n'ont eu qu'à venir les emmurer,
en un seul voyage. Rideau. L'histoire de Grace Slick ressemble à ça,
une fille qui tombe un peu par hasard sur un vent de liberté mais se
contente de le suivre au lieu d'en faire un ouragan. Et peut-être
qu'il n'y avait rien d'autre à faire, peut-être que Grace et sa
bande étaient dans le vrai finalement, il n'y avait peut-être pas
assez de temps pour créer l'ouragan, mais assez par contre pour
laisser une trace indélébile. Une trace pour qu'un jour une
génération se dise « si trois connasses ont failli mettre la
main sur le magot, on devrait pouvoir se débrouiller pour dynamiter
le coffre-fort... » A supposer que les hippies se soient
occupés des fleurs pour les mettre aux fusils l'heure venue.
Confessions obscènes d'un mélomane tordu trop intoxiqué de mauvais arsenic pour en garder plus longtemps dans le barillet
Le moteur ronfle, l'heure
est proche d'enfourcher la machine et envoyer suffisamment de sauce
pour faire hurler les régimes. Histoire de se payer une nouvelle
virée en équilibre précaire sur ce bon vieil azerty. Une seule
précaution de sécurité, un casque sur la tête. Pour le reste,
advienne, advienne... Ouais, une séance d'écriture maison ressemble
à un ride enragé sur une moto qui chatouille les glissières et
menace de prendre feu à tout moment. Un accident arrive parfois,
alors on répare les fractures, serre les garrots, puis on remonte,
pas plus compliqué que ça.
Le casque, lui, est la
touche essentielle de la panoplie, un appareil bon marché avec assez
de décibels dedans pour frôler la combustion spontanée. Et
paradoxalement c'était un vrai problème il n'y a encore pas si
longtemps. Car si une belle brochette d'Hendrix, Nick Cave,
Portishead ou Calexico se partage les lieux, on peut trouver dans les
recoins quelques résidents moins évidents à loger sans risquer la
descente de flicaille. Le genre qui ferait muter l'hémoglobine d'un
journaliste des Inrocks en mélasse pleine d'anthrax. Et putain j'ai
lu assez de kilomètres d'Inrocks, de Technikart, sans parler de
toute la presse rock qui pouvait me tomber sous la main, pour m'être
un jour convaincu de mourir lentement en d'infernales douleurs
rétrosternales dues à l'insuffisance respiratoire si je persistais
à m'enfiler certaines cames douteuses.
Bien sûr, ce sentiment
était dicté par le seul besoin de cacher d'immenses lacunes
intellectuelles au moyen de références qui ne se contentent pas de
clouer le bec mais l'enfoncent dans la trachée du piaf. A mesure que
m'était infligée la honte d'avoir ne serait-ce qu'une seconde avoir
pris mon pied avec l'indéfendable, j'amassais toute une artillerie
de trucs qu'il faut, des CD surchargés des bons tampons, avec la
sensation de franchir le dernier péage avant l'éden. J'ai dépensé
pas mal d'aide sociale pour faire en sorte de ne pas me faire
refouler une fois arrivé devant l'entrée. Ainsi j'ai pu devenir la
caricature snobinarde et hautaine du fin gourmet qui distribue du
dédain à volonté et vomit à la seule évocation du groupe Toto.
Sauf que ça n'a rien changé au tableau, je suis resté et resterai
probablement le petit trouduc assez complexé par ses carences
neuronales pour s'échiner à paraître plus malin qu'il ne l'est. Et
si j'ai effectivement découvert Nick Cave au hasard d'une compil
Inrockuptibles, je serais peut-être passé à côté d'Hendrix sans
le guitariste de Toto... T'as bien entendu.
Que ce soit clair, ce
billet va sonner comme le coming-out laborieux d'un type trop vieux
pour se donner des airs. J'en ai ma claque des prises de tête, des
considérations alambiquées sur ce qui fait ou non la musique
acceptable. J'aime le rock, dans le sens état d'esprit du terme, je
le transpire à gouttes épaisses, et le rock, pour moi, ce n'est
rien d'autre que savoir s'éclater en envoyant se faire foutre tout
ce qui peut gâcher le trip. Un truc de polisson écervelé bon pour
la pension. Car quand le rock cesse de s'en prendre à l'instinct, il
devient aussi baisable qu'une pétasse férue de citations de Paulo
Coelho. Je ne saurai peut-être jamais placer « electro-pop »
dans une conversation mais mon cœur n'en a pas fini de prendre du
bon temps. C'est le rock, à fond quel que soit le point cardinal ou
le côté de la pièce, sans demi-mesure qui tienne. Et quand viendra
le générique de fin, il sera bien temps de se pencher sur le revers
de la médaille.
En 1995, la dance déferle
sur l'Europe et sachez-le, je n'ai raté aucun des premiers Dance
Machine sur M6. Ace of Base ou Dr Alban, ça devrait certes vous dire
quelque chose, Fun Factory ou Magic Affair, c'est déjà moins sûr.
Eh bien moi si, sur le bout des doigts, à tel point que ça a du mal
à partir encore aujourd'hui. Si vous aviez besoin d'un mal barré
dans la vie, j'étais votre homme. C'est alors qu'une sacrée chienne
de providence m'a remis sur le chemin du rock. La providence, elle
avait choisi le seul nom qui ne peut en aucun cas le faire :
Toto. Peu importe, j'ai été jusqu'à hurler comme une groupie trop
pleine d'œstrogène à leurs concerts, je connaissais les albums par
cœur jusqu'à la moindre bribe de riff, et j'ai vite compris qu'une
bande de zikos savaient bien mieux dresser le membre qu'une boite à
rythme coincée sur 160 bpm. J'ai même commencé à jouer de la
musique, car Toto ou pas Toto, ça donnait envie d'y foutre les
doigts, cette connerie. Ça, c'était bien sûr avant de me mettre à
lire la presse musicale...
Avec le recul, j'ai
l'impression d'avoir eu affaire à une bande de témoins de Jéhovah
fringués chez Gap, à une différence près : c'est moi qui
suis allé sonner à leur porte. J'avais besoin d'initiation, d'un
bon trousseau de clés, quelques certificats de bonne conduite, et
pas besoin de dérouler la liste. Si je me souviens bien, au moment
des faits le rock se résume pour moi à la trilogie
Toto-Van Halen-Dire Straits. Tout faux. Tout à refaire,
assied-toi et oublie jusqu'à l'idée de moufter. Une seule règle :
si ça passe à la radio c'est zéro. Mais c'était (et c'est encore)
si putain de bandant de les lire que j'ai tout avalé en prenant bien
soin de lécher l'assiette, avec du Paic citron à même la langue,
et un merci en prime.
J'en remets une couche,
j'étais vraiment persuadé de m'offrir un aller-simple en business
class sur Hype Airlines. Comme si mon destin cherchait à se
convaincre qu'il n'était pas calibré pour moisir dans l'Hérault,
entre des bals de campagne et de la makina à fond dans les bagnoles
tunées qui passaient sous mes fenêtres. Alors j'écoutais ce qu'on
me conseillait d'écouter, avec au mieux une demi-molle dans les bons
jours. Par chance, ma batterie de gènes de cancre me poussait
souvent à dénicher la musique qui me plaisait au lieu de potasser
mes leçons. Une seule règle : un frisson c'est tout bon.
J'éteignais toutes les lumières pour qu'on ne puisse pas retrouver
ma trace, et je devenais un cirque lubrique à moi tout seul, avec
les râles et tout l'attirail.
Et si j'ai à la longue
accumulé toute une collection de grands crus millésimés au fer
rouge, des Stones aux Doors, en passant par Neil Young, Dylan, Patti
Smith, Jeff Buckley ou Elvis, si j'ai découvert le blues, les
gratteux folk, tout un tas de hippies à oualpé et une sacrée
multitude de paysages rock, de l'and roll au metal, j'ai aussi plongé
vers une partie moins montrable de l'iceberg... Tellement peu
montrable qu'on l'a enfermée à double tour en Scandinavie. Mais
comme une nuit qui dure des mois ressemblerait plutôt à ma
conception du paradis, j'ai pris un billet.
En tant qu'amoureux des
femmes et du heavy metal, je ne pouvais qu'aller m'encanailler comme
un porc sur une planète où les plus de seize ans n'ont rien à
faire là, le metal symphonique. Un soir, je tombe sur une nana avec
une voix lyrique genre vieille diva portée sur le Ravel, mais avec
un groupe de metal derrière elle et des mélodies plus proches de
Disney que du tout venant démoniaque habituel. Ça ne ressemblait à
rien et ça nous faisait donc un point commun, d'emblée. La chanson
était Wishmaster, de Nightwish. Et en l'occurrence un virus inoculé
sans ménagement, riveté à même l'os.
Plus de critique rock qui
vaille, ces belles au bois dormant qui chantaient des trucs sur les
elfes au milieu d'une bande de vikings peu commodes, c'était comme
une transfusion permanente d'héroïne à même la carotide, tout
semblant de raison coupé à la source et des nuits entières à
bouffer du gothique pour fillettes jusqu'à m'en faire péter les
cernes. Il y a bien eu des séances de désintox mais la volonté ne
bande pas longtemps les muscles devant un estomac qui n'a rien vu
passer depuis des semaines. J'ai creusé assez profond pour me payer
un poids sur la conscience, si trois gosses jouaient du metal
symphonique dans leur village du Vaucluse, je finissais tôt ou tard
par mettre la main dessus. J'ai fait tout mon possible pour en avoir
honte, croyez-le, mais finalement j'aurais pu tomber sur bien pire
comme dark side et il est temps de lui donner un coin de grand jour.
De Toto au metal
symphonique, en passant par Abba, Natalie Merchant ou les pires
daubes eighties, la liste des erreurs de casting prend de la place
dans ma pile de CD, mais elles me réchauffent quand j'en ai besoin
alors pourquoi ne pas se mettre à assumer le bordel ? Pourquoi
ne pas laisser les docteurs ès se branler le lobe entre eux et aller
quant à moi là où ça grouille d'orgies ? Vais-je encore
longtemps hésiter à écrire des articles sur ce qu'il ne faut
surtout pas dire, à poster des clips de Sirenia sur Facebook par
peur de perdre l'éventuelle estime de je ne sais pas qui ? On
ne pourrait pas juste retirer le masque quelques secondes et être
vraiment sincère, pour une fois, dans ce putain de siècle de
consultants en communication ? Je m'appelle Thierry Alves, je
suis assez dingue du groupe Sirenia et de leurs refrains jactés en
latin pour avoir choisi la chanson Euphoria comme récompense
rituelle après un billet trippant. Qu'on m'inflige une peine si ça
chante quelqu'un, de toute façon il paraît qu'on bande, au bout
d'une potence...