24.8.18

KEITH RICHARDS - Crosseyed Heart



Le vieux pirate est de retour à l’abordage. Loin de Mick et des grandiloquences de la langue bien pendue qui roule encore ses pierres, Keith Richards raboule sa fraise et ses crevasses avec tout un placard d’ingrédients parfois périmés, mais garantis sans chimie superflue ni édulcorants. Avec juste une pilule de Viagra dans le coin au cas où. Pas besoin de couche Confiance, Keith vous pisse au Mi La Ré.

Quand on bâtit sa légende sur un personnage de trompe-la-mort, la retraite à 60 ans ne signifie plus rien du tout, et Keith Richards ne semble pas calibré pour se farcir des arthroses en gémissant sur un fauteuil orthopédique en insultant tous les petits-fils qui passent lui rendre visite. A l’occasion de son troisième album solo, casé on se sait trop comment au milieu des tours du monde des Stones depuis 2012, le Keef nous démontre que rester jeune malgré sept ou huit dizaines de piges ne se résume pas à s’oublier dans ses couches et se faire torcher par des adultes sains de corps et d’esprit.

Crosseyed Heart est un portrait assez représentatif de son auteur à l’instant T. Un type qui se déchire à la vodka dans une banlieue verdoyante pour rupins en week-end, promenant son clébard dans le jardin en sifflant un paquet de Marlboro. L’album alterne rock pas dégueulassement riffé, instants reggae mollassons, rockabilly pour faire danser les gonzesses à choucroute, et bluettes qui te donnent envie de composer des poèmes chiants sur la rosée du matin. Et comme toujours avec les disques de vieux routards n’ayant plus rien à prouver, il n’y a que deux façons d’appréhender l’écoute : avec agacement devant ces Jeanne Calment radoteuses qui n’ont plus assez d’allant pour foutre le merdier dans la ruche, ou bien avec un respect patient pour l’ancien guerrier qui n’a pas donné la moindre prise à la mort.



Pour ma part, j’ai acheté l’album sans passer par la case Torrent, sans écouter les preview à droite à gauche, pas que Keith ait un besoin nécessaire d’un peu de ma caillasse pour survivre, mais par respect pour les vieilles carnes encore debout à un âge où nous serons tous avachis avec une couverture sur les genoux à se farcir la saison 3000 des Feux de l’Amour. Je fais partie de ceux qui pensent qu’on n’a pas besoin de repasser son permis bateau quand on a franchi le Cap Horn cinquante fois.

Ici, Keith Richards n’en fait pas des caisses inutiles, la voix a trop de kilomètres au compteur pour se lancer dans des resucées de Happy et garde ses distances avec les octaves de pucelles toutes fraîches débarquées du Vocoder. Keith est né par le blues et périra par le blues.
 


Les porteurs d’étendard du péril vieux n’ont pas fini d’en faire dans leur froc : les épargnés de l’escroquerie au Club 27 bougent encore, et il y aura toujours une guitare qui traîne au bord d'un crossroads pour aller sympathiser avec le diable.

8.1.15

GUEULE D'HEBDO

C'est long une gueule de bois qui dure, qui dure. Faut dire qu'hier, la bibine, c'était du costaud. Du 12 ans de moyen-âge, facile. Les verres ont défilé cul-sec. Tac tac tac. Tac tac tac. Sur le coup tu te rends pas vraiment compte, ça t'assomme et tu gerbes un peu, puis tu t'endors comme une merde avec la tête qui te cyclone méchant. Mais le lendemain. Putain le lendemain...

Ça me fait mal. Ça me fait mal car cette petite séance de balles tragiques à Charlie Hebdo a touché des trucs qui comptent pour moi, et plus que ça, des trucs qui font partie de mes fondations, des trucs qui n'ont pas de prix. Ça a touché la presse, et j'ai grandi avec le rêve de devenir journaliste un jour (puis y a eu le collège et les filles et j'ai décidé qu'il était plus pertinent de consacrer mes études à prendre des râteaux les uns après les autres. Si bien qu'aujourd'hui, même un faussaire camerounais à la dèche refuserait de me vendre une carte de presse), ce n'est pas mon métier qui a été touché, mais mon rêve, je ne sais pas si c'est pas pire... Certes, j'étais pas un lecteur de Charlie, mais savoir qu'il faisait des siennes dans les parages, ça me suffisait, puis y avait des dessins qui passaient de temps en temps sur Facebook. Tant que les mecs étaient là, ça faisait un peu passer l'odeur de merde ambiante. Certains d'entre eux étaient de vieilles connaissances, comme beaucoup de gens de ma génération foirée, Cabu c'était Récré A2 avec Dorothée et son nez gigantesque. Et j'ai eu le plaisir de croiser Wolinski très très jeune sur la table de chevet de feu mon grand-père. « Mamaaaaaan, c'est quoi ces cochonneries qu'il lit papi ? » Les nanas dessinées me faisaient bander parfois, ça s'appelle de la prédisposition.

Ça a touché la liberté, la liberté d'aller foutre tes semelles où ça te chante et comme ça te chante. La liberté de te dire « bon j'ai un cerveau voyons ce que je peux en tirer de pas trop mal », car c'est bien ça qui a été touché, on a dézingué des types qui mettaient leur cervelle au service des moins bien lotis dans mon genre, pour aider à nous ouvrir les yeux aussi grand que possible. Voilà que je me mets à chialer comme une conne, putain les gens de cette espèce m'ont tellement apporté, si seulement vous saviez l'ardoise que je leur dois, si seulement vous saviez à quel putain de point je n'ai pu compter que sur eux pour ne pas aller m'égarer je ne sais où. Le simple fait d'être devant un clavier ce soir, en train d'écrire, c'est un peu grâce à eux.

Et enfin, ça a touché ce qui est à mes yeux le plus important : l'humour. C'est un petit cheval de bataille perso depuis quelques années déjà, ceux qui me connaissent le savent et le subissent souvent, aussi. Pardon, hein. Je ne cesse de répéter que cette tendance de l'époque à se prendre de plus en plus au sérieux, à faire monter les assocs au créneau à la moindre vanne, bonne ou mauvaise ce n'est déjà plus la question, cette tendance à ne presque plus pouvoir rire de ce qu'on veut sans se ramasser une giclée de tempête, ça va finir par mal tourner. Depuis le 7 janvier 2015, l'humour est officiellement devenu une conduite à haut risque. Mets ta ceinture camarade, rajoute celle de chasteté on ne sait jamais... Se marrer tue, c'est ça le projet ? Sérieux ? Et on m'enlèvera désormais plus de l'idée que cette tuerie d'hier n'est que la manifestation rude et crue de l'ambiance qui s'installait depuis un bon bout de temps déjà. Oui je sais y aura toujours le risque de l'humour très très douteux voire franchement gerbant ou incitant carrément à la haine, mais s'il y a des tarés que ça fait rire, ça les détendra et qui sait, ça les rendra peut-être moins sensibles de la gâchette. Le meilleur hommage qu'on pourrait rendre à Charb et sa bande, ce serait pas d'essayer de rétablir la peine de rire ?


Mais qu'est-ce que j'ai mal, j'ai dû prendre une balle perdue, sinon j'vois pas.


18.4.14

SUR LA ROUTE DU REVE AMERICAIN #4

I want to be a part of it - New York, New York
Morning 1


Je m'étais pieuté assez tôt la veille, sans être bien sûr d'avoir avalé quoi que ce soit depuis le biscuit sous vide et le jus d'orange (visiblement de contrebande) qu'on m'avait filés une heure avant l'atterrissage de l'avion. A vrai dire, ça s'appelait pas vraiment se pieuter, non, du tout, j'étais seulement en train de consulter des brochures, des plans du bled, histoire de me faire une idée de ma promenade du lendemain, lorsque je me mis à cligner des yeux tellement fort qu'à un moment les paupières n'ont pas réussi à remonter pendant sept plombes. Ou quand Saturday Night Fever rencontre la camomille.

C'est donc à 4 heures de mon premier matin new yorkais, à deux pas de Broadway, que je m'offris un premier spectacle, avec pour seul light show la lueur blafarde d'une vieille lampe de chevet style « ma grand-mère aurait eu la même si elle avait eu les goûts de sa grand-mère » et pour seul décor un mur de briques rouges par la fenêtre. Le spectacle de ma petite personne à moitié dessapée, les cheveux encore plus en vrac que d'habitude, complètement frigorifiée par la clim. Un Bardamu dépareillé dans les ténèbres délirantes d'une nuit qui se préparait à mettre les bouts.

Et cette ville qui t'appelle sans arrêt, à croire que chaque building est un minaret grouillant de muezzins munis de l'appli Google Translate pour être sûrs de ne rater personne à dix miles à la ronde. Et ça marche, à peine le temps d'embarquer une Camel et j'étais en train de descendre 10 étages.

4h du mat un dimanche dans les rues de New York. La première leçon que j'en ai tiré, c'est que si cette ville ne dort jamais comme le prétend l'adage, il lui arrive par contre de se tirer en RTT certains week-ends. La nuit pâlissait doucement alors que je me baladais sur la 33ème jusqu'au pied de l'Empire State Building, en ne croisant en tout et pour tout qu'un vieil afro pensif chargé de nettoyer le trottoir. La grosse pomme était ce matin-là un fond de compote qui sentait le détergent. Je remontai à la chambre récupérer ma copilote et de quoi survivre pour la journée, quelques dollars, des pennies, des dimes, des quarters, un putain de paradis du numismate ce coin. Le cauchemar du réfractaire à tout semblant de méthodologie. Pour m'en sortir, j'allais devoir devenir la vieille qu'on croise à la caisse de la supérette, la vieille qui confie son porte-monnaie à la caissière pour lui laisser le soin de récupérer le montant de la note.

Le jour se levait timide et gris, mais à part un bagagiste d'un quintal faisant les cent pas devant l'entrée de l'hôtel, avec au moins trois fois son poids en valises autour de lui, aucun signe de vie au cœur même de Manhattan en ce dimanche matin frileux de juin. Je décidai de me diriger tout doucement vers Central Park en suivant la 7ème avenue puis Broadway à partir de la 42ème rue. A cette heure, on pouvait marcher sur le bitume défoncé de l'avenue sans risquer sa vie, sans même imaginer qu'une bagnole pouvait essayer de vouloir passer. Un agent de la NYPD me regardait prendre deux trois photos comme un gland au milieu de la rue, mais le type s'est résigné à attendre patiemment que je fasse preuve de bon sens. Je ne devais pas être le premier détraqué à défiler devant lui, et ses yeux semblaient dire « encore un type des forêts qui se croit dans la rue Victor Hugo de son bled à la con, j'te foutrais un yellow cab lancé à tombeau ouvert là-dedans, moi ».



Marcher en plein cœur de Times Square un dimanche matin, c'est visiter le vrai New York, c'est marcher dans une vraie ville et pas une galerie marchande à étrangers qui cherchent à jeter leur trop plein de pognon. C'est pouvoir s'arrêter cinq minutes devant le Ed Sullivan Theater juste pour se dire « c'est là dedans que David Letterman me fait marrer putain ». C'est croiser un mannequin asiatique matinal Armanisé de haut en bas qui se fait tirer le portrait en plein milieu de la rue (oui comme moi, mais payé pour, là). C'est longuement s'émerveiller sur des affiches de spectacles de Broadway dont on se cogne copieusement mais Kerouac a fait pareil alors c'est toléré. Et surtout, c'est commencer à se dire que dans ce pays, tout va être possible, tout va pouvoir arriver, tout va dépasser l'entendement.

Autant le dire tout de suite, l'entendement a volé en éclats quand le hasard m'a conduit à prendre un petit dej au Roxy Deli. Franchement, sur la carte, un oeuf et une saucisse ça avait l'air raisonnable, alors quand j'ai vu une assiette de la taille du Delaware débarquer sur la table et noyée sous un wagon de bouffe... J'ai fait comme d'hab en fait : oh c'est parfait, pile ce que j'attendais (le tout dans la langue, c'est à dire « OK, huuum.... OK », à un ou deux « u » près). Par chance, j'avais assez de crocs pour régler l'affaire en cinq minutes, récurage de l'assiette jusqu'à la dernière miette compris.

En remontant Broadway jusqu'à Central Park, je me suis aperçu que quelque chose clochait. Des filles bronzées en short court moulant et dépourvues de la moindre parcelle de graisse surgissaient de plus en plus nombreuses et semblaient converger vers Columbus Circle et l'entrée du Park. La plupart portaient des dossards numérotés, à l'effigie du drapeau portugais. Encore des portos qui n'ont pas pu s'empêcher de créer une association de portugais qui ne veulent surtout pas avoir à y refoutre les pieds, au Portugal, me dis-je. Rien d'inconnu. Sauf que ces filles ressemblaient trait pour trait à la jeune yankee qui s'entretient telle qu'ont me l'avait dépeinte pendant trente ans de films romantiques se déroulant à Central Park. Et aucune d'elles ne se prénommait genre Luzia, j'en fais le pari.

Me voilà donc débarquant dans ce petit square sympa de 340 hectares en plein départ d'une course de fond à travers le parc... Ça courait partout, des cuisses fermes sorties tout droit de la double page centrale de Fitness Mag, des lecteurs MP3 fuchsia en veux-tu en voilà, des visages ravis de puer la sueur, toute la panoplie de l'effort physique consentant, quoi. Une secte effrayante vouée toute entière au culte de la douleur musculaire et de la carotide à 450. Et sur les bancs, dans les buissons, dans les recoins, des clochards crasseux pioncent sans prêter attention au cirque. Les athlètes en sportswear de marque eux non plus ne se rendaient pas compte qu'ils enjambaient des clodos ici et là. C'était fascinant, pour un français comme moi, élevé comme tous ses compatriotes à bien mettre le nez dans le cul des autres. Il y avait là deux Amériques et chacune était une dimension paranormale pour l'autre. On pouvait sentir une frontière presque physique, un mur imprenable. Le plus choquant, c'est qu'il se dégageaient de tout ça comme une sensation d'harmonie. Mais une harmonie brutale, dure, impitoyable. Triste.


En quittant Central Park à la fin de la matinée, enfin en essayant de me frayer un chemin au milieu de 5000 gendres idéaux en plein trip de pulsation cardiaque, il ne m'a pas fallu longtemps pour m'apercevoir que les gigantesques boutiques de souvenirs avaient levé le rideau. Et dans ces endroits ça ne loupe jamais, je deviens un pigeon qui va chercher du côté de l'état second, je fais vingt fois le tour en ramassant tout ce qui passe à ma portée. Et putain qu'est-ce que j'imaginais foutre de cette balle de base-ball à 18 dollars, un sport qui me monte les nerfs en neige au moins autant que le théorème de Thalès.

à suivre...

1.12.13

SUR LA ROUTE DU REVE AMERICAIN #3

I want to be a part of it - New York, New York
Day 0


New York... La grosse pomme qu'ils disent... Que je sois changé en vieille star rabougrie de Broadway momifiée dans sa propre laque si j'ai vu quelque chose qui ressemble de près ou de loin à un fruit et légume dans ce bled. Peut-être aussi parce que mon instinct se met à clignoter en rouge quand j'approche à moins de deux kilomètres d'un étal de courgettes, c'est vrai... Mais si on se débrouille pour éviter les quartiers à commerce équitable remplis d'alter à sandalettes, cette ville est un eldorado quiché à l'est pour friands de mauvais cholestérol, un ramassis de calories si mastardes que j'ai dû prendre cinq kilos en me contentant de respirer les paquets d'atmosphère graisseuse autour de la 7ème avenue.

J'ai aussi pris quelques bonnes rougeurs sur les joues avec toutes les claques reçues là-bas. Si on peut vite se sentir minuscule, étranger ou complètement clodo dans les grandes villes, New York fait figure de truc à part, c'est une machine à grandiloquence si bien huilée qu'elle a besoin de votre présence pour faire tourner le merdier. Elle a besoin de sucer votre énergie jusqu'à ce qu'il n'en reste plus assez pour avoir la force d'avoir sommeil. Elle vous trouve une place dans le tableau avec crédit illimité pour tout un tas de cirques agités, bruyants, goinfrés de frénésie en technicolor hystérique.

D'entrée de jeu, l'arrivée à Manhattan en provenance de l'aéroport JFK met les points sur toute une chiée de i : les échangeurs bordéliques défilent sur la Long Island Express quand soudain sort de terre une skyline si impeccablement dessinée qu'on se demande quel est l'enfoiré qui nous a inoculé un fond d'écran I Love New York à même l'iris. Et à ce moment là on se se maudit d'avoir choisi de pénétrer l'endroit en plein samedi après-midi, tout en se persuadant que le trip va très vite tourner à la claustro sévère. Mais une fois lâché dans le truc on regarde deux trois fois en l'air, le temps de comprendre qu'on est entouré d'étages de bureaux empilés les uns sur les autres là où il y a de la place, puis on passe à autre chose qui s'avère vite bien plus vertigineux qu'une tripotée d'Empire State Buildings...

Ça a commencé dès le hall du Pennsylvania Hotel, et par hall il faut bien évidemment comprendre trois réceptionnistes à la chemise impeccable face à trois mille étrangers moites et débraillés bien décidés à ne pas faire traîner la corvée du check-in. En entrant là-dedans par un accès secondaire sur la 33ème, j'ai entendu distinctement le brouhaha me dire « bienvenue à New York c'est loin d'être fini »... Plus tard, après avoir bravé un gardien d'ascenseur endormi qui n'a même pas daigné faire semblant de se poser la question de ma présence, après avoir déposé un bon quintal de bagages dans la minuscule chambre 1082 au dixième étage, après m'être émerveillé deux secondes de l'ambiance années 30 de l'hôtel, mon corps a commencé à m'envoyer des signaux très très étranges. J'avais dormi 90 minutes la nuit précédente, avant de m'enfiler assez d'heures de transports en commun pour devenir une encyclopédie de la phlébite, y avait un lit confortable dans la piaule, et j'avais 37 ans qui pesaient lourd sur le nerf sciatique. Alors pourquoi cette pulsion qui me dictait de descendre m'enfiler une bonne dose de Times Square un samedi à 17 heures ?

A New York, le spectacle est en bas et on fait soi-même partie de la distribution. A peine franchie la porte tambour de trois tonnes, la vision est surprenante : une file ininterrompue de taxis jaunes devant l'entrée principale de l'hôtel sur la 7ème avenue, dégueulant des grappes et des grappes de touristes qui étaient peut-être le matin même à Buenos Aires ou Helsinki. En face, Penn Station avale et recrache chaque seconde l'équivalent du métro parisien à la sortie des bureaux. On m'avait dit que New York était « la ville qui ne dort jamais », ce n'était pas tout à fait le cas, à première vue ça ressemblait plutôt à « la ville qui a pété son bouton pause ».

Une fois sur le trottoir de l'hôtel, il suffit de se frayer un chemin parmi tout un foutoir de valises puis remonter la 7ème sur un demi-mile pour se retrouver en plein Times Square. Ça prend dix minutes à pied, à tout casser. Mais ces dix minutes à cet endroit-là représentent un tour du monde avec tous les visas possibles en règle. Des fleuves indisciplinés multicolores qui déchargent de la chair en tong venue des cinq continents, un merdier de grande ampleur sur des kilomètres d'avenues et de couleurs braillardes qui ferait passer un samedi après-midi à Ikea pour une croisière pépère sur l'Atlantique d'avant Christophe Colomb. Et on se rend très vite compte qu'on se trouve au cœur de la seule ville au monde où chaque touriste fait en même temps partie de l'attraction. On croise le monde entier en essayant de reconnaître les langues, et on se surprend à parler français un peu plus fort que d'habitude pour ajouter sa touche à la palette.


J'ai juste pris un brin de température ce soir-là, avant que la fatigue et un fond de jet-lag me ramènent à l'hôtel. Sur le chemin du retour, j'avais comme l'impression de marcher dans un film de la Goldwin. Un Sinatra boiteux dans une version pleins phares et sirènes du rêve américain, avec ses bagnoles agglutinées aux feux rouges, ses trucks-food, ses odeurs de hot-dogs, ses New York Times à quelques poignées de cents... Et ce petit truc en plus qu'on ne voit pas sur grand écran, la force centrifuge.

à suivre...

12.7.13

SUR LA ROUTE DU REVE AMERICAIN #2

No country for holy men


Quand on atterrit au pays des merloques, on a bien conscience que rien n'est encore joué, et que le croupier qui distribue les dés porte probablement assez d'étoiles de sheriff pour filer l'érection du siècle à Hubert Reeves. Après neuf heures de vol, le corps ne veut qu'une chose, courir nu dans un champ de coquelicots au printemps. Avec de la rosée qui dégouline sur les guiboles et la musique de Royal Canin en B.O. Mais dès la descente de l'avion on se rend compte que la partie bucolique du programme va se résumer à la senteur citron des sols fraîchement nettoyés.



A peine sortis de la passerelle, on se retrouve en file indienne dans un couloir étroit avec deux policières surdimensionnées, deux Whoopi Goldberg refondues à la testo qui hurlent à tout le monde de se mettre à droite, de ne pas bouger un lobe, de ne pas utiliser les portables. Et elles te font bien comprendre que le premier iPhone à dégainer du Gangnam Style va envoyer son propriétaire croupir quelques heures dans une geôle qui sentira effectivement le coquelicot, mais après le passage d'un chien avec de sérieux troubles de la prostate à l'intérieur. Puis au bout de quelques minutes on t'autorise à avancer et on te crie dessus pour te bouger le derche y a des gens qui attendent derrière. Oui madame putain je viens du sud de la France, y a pas un sas de décompression avant ?



Il y a cet instant précis, cette seconde très particulière où une petite voix vient te le dire une bonne fois et t'as plutôt intérêt d'être à l'écoute, t'es en Amérique, mec. Ça s'est passé pour moi au moment où j'ai débarqué dans le grand hall des contrôles de sécurité, qui ressemblait à un gigantesque blockbuster tourné en pleine ouverture du salon de l'agriculture, des centaines de voyageurs convergeant de toute la planète parqués comme des vaches normandes dans d'interminables files d'attente, entourés de flics de Beverly Hills sans le côté cool d'Axel Foley, autant être clair, ces mecs étaient les descendants directs de John Wayne et il valait mieux faire profil bas dans le saloon.



Impossible de se sentir innocent là-dedans, l'ambiance est trop suspicieuse, trop chargée de la menace que constitue l'étranger. Je gardais la tête baissée pour éviter l'accident malheureux de croiser le regard d'un flic, ce qui donnerait de la barbaque bien saignante à ses soupçons, je le pressentais. Cet endroit est un putain de cauchemar pour les paranos de ma trempe, je me savais irréprochable, aucune arme ni velléité d'en découdre sur moi, mais je portais sur le visage une descendance pied-noir manifeste... et d'une bande de méditerranéens saturés de harissa à Al Qaeda, tu sens qu'ici il y a tout juste une petite pointure 33. Reste calme, regarde par terre, ne prête pas attention à ces caméras de sécurité que se sont mises à se débattre complètement affolées à ton arrivée.



Facile à dire. Je savais ce qui m'attendait, d'ici une heure ou deux je serais face au maton qui allait décider si je pouvais être assez digne de confiance pour aller claquer mes dollars dans les boutiques à statues de la liberté miniatures. Je savais aussi que les files d'attente m'attaquent directement au système nerveux, et que je me trouverais sans doute en pleine crise de rage une fois au bout. Pour ne rien arranger, la file d'attente ici n'avait rien de commun avec ce que j'avais déjà connu en France. Dans la plupart des cas on distingue l'endroit où mène une queue, ce n'était pas le cas cette fois, juste un hangar surchauffé rempli de touristes à perte de vue. La seconde différence de taille, c'est que le concept de distance sociale n'existe visiblement pas dans le coin, les flics hurlaient, excédés, main sur la crosse, serrez-vous bordel, la file d'attente est trop longue, merde, collez-vous les uns aux autres et que ça grouille putain. Pour info, d'après les dernières mesures en date, ma distance sociale est d'environ 3km700.



Après deux heures à ce régime, il aurait fallu avoir recours aux tests ADN pour attester que j'étais bel et bien un être humain, il me restait juste assez de self-control pour empêcher la bave de couler. J'insultais tout ce qui m'entourait en m'efforçant de ne pas aller au-delà du grognement rauque inaudible, mes articulations étaient blanches de tension au cordeau, et mes nerfs avaient si bien pris les manettes que ma seule chance de sortir de là était de pouvoir fournir un certificat médical pour ma Parkinson. Puis ce fut mon tour de passer au contrôle, persuadé que le voyage allait s'arrêter ici. Mais le colosse s'est contenté de prendre mes empreintes digitales et tamponner mon passeport sans me regarder ni prononcer un mot. J'imagine qu'arriver au guichet sans avoir arraché l'œil de quiconque est en soi un laisser-passer en acier trempé. Tu n'entres pas aux Etats-Unis en affirmant n'avoir aucune intention d'assassiner le président, c'est une légende urbaine, tu entres sur le territoire si aucun rapport de police à ton nom n'a été rédigé entre l'atterrissage de ton avion et ton passage devant l'officier de la sécurité intérieure. Et c'est pas aussi simple que ça en a l'air, toujours avoir 9mg de Xanax sur soi pour ce genre de voyage. A prendre en une fois.



Et c'est là que j'ai commis l'erreur à ne surtout pas commettre lorsqu'on se retrouve enfin à l'air libre : se décontracter. C'est la perte assurée de vigilance. On est en plein Home of the Brave, et les chances de survie sont minces pour les trop doux. Il suffit de les cueillir et quand j'ai compris ça il était déjà trop tard. Un quadra qui avait toutes les caractéristiques du chef de gang à la retraite se présenta comme taxi et proposa de me conduire à l'Hôtel Pennsylvania, à l'angle de la 7ème et de la 33ème. J'acceptai, trop promptement ravi de cette aubaine qui allait m'éviter la corvée de chercher un machin jaune dans les environs. Le mec m'a conduit dans un parking souterrain trop désert pour un aéroport international et m'a invité à monter dans son 4X4 abîmé aux sièges déchirés par un pit-bull ou un bison. J'ai tout de suite su que ça puait les emmerdes sérieuses mais mon instinct de survie me disait qu'une fuite éventuelle se terminerait par une balle dans la nuque. Aucun témoin à l'horizon et peut-être quelques complices planqués pas loin derrière des vitres teintées, c'était pas le décor rêvé pour la jouer à la hussarde.



Ce fut un trajet d'une heure paniquée jusqu'à Manhattan, dans une bagnole défoncée sans aucun compteur et du gangsta rap en guise de musique d'ambiance. Le chauffeur passait par les ruelles étroites de banlieues louches, s'arrêta faire le plein dans une station service reculée à qui je ne donnais pas six mois avant d'être un truc désaffecté, le tout accompagné de quelques détours superflus, simplement pour allonger la facture certes, mais quand tu vois un panneau « Manhattan » avec une flèche vers la gauche et que le type choisit de tourner à droite en coupant brusquement trois voies de circulation, tu commences à raisonner en termes de compte à rebours. J'ai déjà failli me noyer ou être écrasé dans une foule, mais je n'ai jamais senti la mort aussi proche que lors de cette balade apeurée dans le Queens, ma température était descendue à 30°C à cause de l'effroi. C'était la veille de la fête des pères, le mec a profité d'un feu rouge pour me montrer la photo de sa fille, et quand on essaie d'être agréable en situation de stress intense, c'est rarement le bon truc qui vous sort de la bouche, et je suis loin d'être plus malin qu'un autre alors oui, j'ai dit au gars qui avait ma vie entre ses mains que sa fille de huit ans était « canon », j'aurais pu dire que j'en ferais bien mon quatre heures, c'était pareil. Et ça a dû peser lourd dans la note.



La note fut justement le point culminant du scenar. Et contrairement à l'opinion répandue, ça ne finit pas toujours en happy end dans le cinéma américain. Arrivé devant l'hôtel, le taxi annonça 364 dollars et activa la fermeture centralisée des portières. On y était, en plein dedans, la bourse ou la vie et pas avec un pistolet à eau dans le holster. De vagues tentatives de protestation se sont vite avérées vaines. Tout dans la désinvolture racailleuse du type montrait que c'était payer ou croupir sur la banquette arrière des nuits durant dans un garage en plein cœur du Bronx, entouré de molosses dressés à finir l'assiette. C'est soudain devenu comme une rançon dans mon esprit, je lui filais la thune et je sortais de là sans dommages, ce que j'ai fait, pour mettre un point final à ce merdier et ne pas finir en photo à la fin du 20h de France 2.



Je venais de vivre mon premier « Fear and Loathing » en vrai, un dépucelage en règle au papier de verre, juste de quoi perdre assez d'innocence pour quitter le camp des proies faciles et faire changer de trottoir les vautours. Ce pays n'est pas pour le saint homme...

à suivre...

27.6.13

SUR LA ROUTE DU REVE AMERICAIN #1

Un frileux sur la ligne de départ & le rêve tourne à la sauce Curry


Elle s'en donnait de sacrés airs, l'Amérique, depuis quinze ans et mon premier livre de Kerouac. Elle ne rechignait pas à me caresser le poil dru dans le sens qu'il fallait, elle et ses deux océans gigantesques à chaque extrémité, ses néons violets, ses Route 66, ses cow-boys et ses Love me tender. L'Amérique était pour moi une Betty Boop dans une Buick décapotable pleine de Jerry Lee Lewis en surchauffe, le tout passé sous des tartines de sépia pour faire genre image originale-aucun outil Photoshop n'a été maltraité. Un lieu commun si grossier qu'il filerait une bonne rasade d'épilepsie au plus véreux des vendeurs de cartes postales.

Il était grand temps d'aller voir par moi-même ce qui se tramait dans le hors-champ des posters, voir ce que le rêve américain avait dans le ventre quand on montait sur le ring. A vrai dire le rêve américain a pris du plomb dans l'aile à la seconde où j'ai commencé à mettre le fric de côté, moi dont la notion de budget s'était toujours résumée à « tant que le distributeur de billets n'avale pas ma carte j'ai encore de quoi bouffer... » Et il fallait en avoir comme des melons, l'idée de ce voyage était d'aller vers toutes ces images qui m'avaient fait rêver, pour les admirer d'un œil et regarder le trottoir d'en face avec l'autre, écouter les bruits qu'on n'entend jamais dans les résultats Google Images, croiser les gens du coin qui n'en ont plus rien à foutre des enseignes multicolores au-dessus des diners. Mon désir d'Amérique était né avec Sur la route de Jack Kerouac, je me devais donc de traverser le pays à mon tour, de New York à San Francisco avec autant de détours que nécessaire. En à peine un mois, mais je n'ai jamais prétendu être sain d'esprit.

Le jour du départ, quand je me suis retrouvé à l'aéroport de Montpellier alors qu'il faisait encore nuit, j'ai commencé à me maudire d'aller me foutre dans des galères pareilles, pourquoi n'avais-je pas choisi Dick Rivers comme icône du rêve américain ? Mais les bagages étaient déjà enregistrés et maltraités quelque part dans un entrepôt, je devais monter dans cette foutue carlingue si je voulais revoir ma garde-robe un jour. Lors de l'escale à Roissy, j'en ai même oublié ma valise cabine au milieu de la zone de transit, pour la récupérer seulement dix secondes avant qu'un molosse vigipirate la dynamite. Il y avait comme une odeur de fiasco qui traînait derrière moi, qu'allait-il se passer une fois jeté dans l'essoreuse de Manhattan ?

Mais un problème plus sérieux se posait, à quelques minutes d'embarquer dans le Boeing pour New York : comment survivre à huit heures d'avion alors que je me transforme en grizzli contrarié lorsque je dois me farcir les trois heures de TGV Nîmes-Paris ? J'ai été rassuré dès que j'ai trouvé mon siège, j'avais un peu d'espace, un écran individuel pour regarder tout un tas de films ou le trajet en temps réel de l'avion, et aucun enfant braillard et capricieux aux alentours.

En regardant les alentours, justement, il ne m'a pas fallu longtemps pour comprendre que j'avais été choisi comme figurant dans une super production Bollywood, tous les sièges étaient occupés par des familles hindous et j'ai soudain pensé que ça n'allait pas être de la tarte de trouver un taxi une fois à l'aéroport JFK. Mon voisin de cabine était l'exception, c'était un Turc dont la couleur de peau disait qu'il ne resterait jamais en vie assez longtemps pour voir New York. Il était plus jaune qu'une pleine marmite de sueur d'hindou. Quand l'hôtesse lui demandait si ça allait, il répondait oui, mais dans son oui il y avait « c'est encore loin le pays de l'injection létale ? ». Lorsque l'hôtesse lui offrit un plateau repas Air France, je me suis demandé comment on pouvait être aussi pervers pour s'en prendre ainsi à un mourant. Tout un tas de Jean-Luc Delarue avaient dû payer et feindre un bon paquet de honte pour bien moins que ça...

Finalement, je suis resté à peu près calme pendant presque sept heures, puis j'ai vu le continent américain apparaître 10000 mètres plus bas... Allais-je assurer ? Allais-je y mettre assez de gomme pour réduire le bitume en vieux tas de cendres ? Des pensées tendues déferlaient en ces dernières heures de vol, le rêve montrait les dents et la rage y suintait. L'Amérique était au rendez-vous sur le ring, bien décidée à ne pas attendre le gong du premier round pour m'en mettre une première...

Près de Woody Creek, CO

2.6.13

GOÛTER D'ANNIVERSAIRE IN EXCELSIS

La petite bougie a un goût bien particulier aujourd'hui. Le genre de bougie qu'on veut savourer longtemps avant de la souffler. Un an tout pile que j'ai décidé d'ouvrir le deuxième chapitre de ce blog qui n'a cessé de me faire grandir depuis 2006. Et quelle année ce fut.

2 juin 2012. Il me fallait trouver quelque chose pour arrêter de faire de l'écriture une source d'aigreurs dégueulasses au fur et à mesure des refus. Quelque chose pour arrêter de jouer à la petite putain maquillée au canon qui tortille ses phrases tordues devant des comités de lecture consternés. Et comme je devenais trop vieux pour continuer à me prendre au sérieux, j'ai opté pour ce qui serait une grande orgie d'éclate sans aucune barrière. Finis les faux-semblants, j'allais faire la seule chose dont j'étais capable, écrire des billets sauvages et déglingués sur ce qui me passait par la tête, à ma façon et sans rien chercher de plus. Une somme de tares exhibées sans avoir pris soin de boucler la ceinture. Et comme de juste, j'ai attiré plus de monde cette année que lors des douze précédentes. L'odeur de tripe bien fraîche attire la charogne...

Ouais, tout avait commencé en l'an 2000. Avec 10/10 aux deux yeux et donc aucune promesse de lunettes avant des décennies, je n'avais trouvé que l'écriture pour me donner des airs d'intello. Un vieux complexe maison, le cerveau. Et pendant douze ans mon seul souci fut d'en mettre plein la vue en me faisant passer pour un genre de savant fou avec son univers certes barré mais monté de toutes pièces. Je m'étais créé un personnage féru de Daniela Lumbroso, Julie Pietri ou encore Abba et je m'épuisais à mettre du déjanté, du décalé, du singulier à chaque phrase. J'étais si tristement convaincu d'être l'incarnation définitive du lambda que je me ruinais la santé à paraître le plus bizarre possible. Et ça sentait la chirurgie plastique de gros bourrin à plein nez.

Et il y a tout juste un an, j'ai pris conscience que je ne serais jamais Philippe Katerine mais plutôt un batteur de heavy metal mal rasé et engraissé de bouffe mexicaine matin midi et soir. Alors j'ai rendu tout ce qui ne m'appartenais pas, les accessoires d'intello original, marrant et élégant, pour garder ce qui était à moi, la cape tachée de graisse du gros bourrin. J'allais désormais me débrouiller pour faire avec. Je n'allais plus chercher ailleurs un peu de lumière à mettre sur moi, j'allais la fabriquer moi-même, avec les moyens du bord et un ampérage à quatre chiffres. Je prenais le risque de perdre les deux trois lecteurs qui m'étaient depuis longtemps fidèles, mais vient un moment où il faut choisir entre vivre seul ou mourir entouré.

Je me suis fait la main avec Keith Richards (on n'est pas si nombreux à pouvoir le prétendre) et la puissance de la défonce ne laissait aucun doute, j'avais trouvé le bon wagon, un wagon sans freins qui brinquebalait grand V sur des rails cabossés en laissant derrière lui des bruits de ferraille stridents. Quelque chose là-dedans sonnait le rock un peu brusque, sûrement parce que c'était mon premier texte écrit à l'instinct sans aucune intervention de quelque neurone que ce soit. Je transpirais le rock, suffisait de mettre les gouttes en police Arial sur le papier en exagérant à mort, il m'a fallu douze ans pour le comprendre.

Puis j'ai logiquement écrit une nouvelle rock pour un concours que je n'ai pas remporté mais qui m'a valu près de 3000 lecteurs à ce jour, pas pour flatter mon ego, mais plutôt pour voir si je ne rêvais pas, si j'avais réellement mis la main sur le tas d'or. Autant dire qu'il ne m'en fallait pas plus pour me débarrasser du putain d'ego et passer l'année à nager à poil dans les pépites, en y mettant assez d'atteinte aux bonnes mœurs pour attirer quelques férus de plastique brutale et de traviole. Car si j'ai réussi à garder les anciens lecteurs et parfois leur donner des sourires que je n'avais encore jamais vu sur leur visage, d'autres sont venus prendre leur ticket tout au long de l'année, de nouveaux passagers souvent surprenants, des beaux-pères à la coule, d'anciens patrons intimidants, des mecs dans un chiotte en Angleterre, et tout récemment le rédac' chef du magazine Gonzaï, comme une cerise moqueuse sur un gros gâteau dégoulinant d'ironie, car si j'ai passé des années à me donner de grands airs, c'était justement pour attirer l'œil de ce genre de types.

Ce fut donc une année riche, peut-être la plus riche de toute mon existence, avec ses leçons, ses coups de pied au cul et ses gifles lourdement baguées. En cherchant la reconnaissance douze ans durant, j'avais oublié qu'il fallait d'abord se reconnaître soi-même, mettre quelque chose sur le tapis et dire « voilà ». Il ne suffisait pas d'imiter mes idoles Hunter S. Thompson ou Lester Bangs, il fallait les bouffer, les digérer, et se démerder avec ce qui sortait en bout de chaîne.

Dans une époque de faux-semblants, se foutre à poil est la seule façon de ne pas crever. Et je suis passé tout près du cercueil. En apprenant à dire « c'est à prendre ou à laisser », je me suis aussi servi un sacré rabe d'espérance de vie. L'an deux promet d'être amusant, car je me suis mis en tête d'aller au bout de la logique et passer une bonne partie de cette deuxième année qui vient à écrire mon autobiographie, l'autobiographie d'un lambda qui l'est depuis que son père l'a giclé. Quitte à faire de l'exagération son fonds de commerce, autant étaler la marchandise jusque sur tous les trottoirs à trois kilomètres à la ronde...

That's all fucking folks...

27.5.13

INSIDE LES FRERES COEN, UN PEU

Vieux souvenirs d'un vieux ciné & un voyage tranquille parmi quelques vertiges en THX


Les claques les plus mémorables qu'on reçoit sont souvent celles qu'on a bien méritées. En 1998, je passe le plus clair de mon temps à échafauder des plans foireux pour échapper au service militaire et le cinéma se résume pour moi à Scarface et 37,2 le matin. J'étais à la cinéphilie ce que Franck Ribéry est à la syntaxe, on sait de quoi il s'agit mais on évite de trop y foutre les pieds. Jusqu'au jour où je me retrouve devant The Big Lebowski, un film d'Ethan et Joel Coen avec un personnage d'ancien combattant hilarant parce que colérique sans toujours une bonne raison de l'être, pile moi. Pile pour m'en prendre une bonne sévère. Pour la première fois, je riais aux larmes devant la représentation de mes travers les plus inavouables. Monter très vite et très haut dans les tours en rasant un bon paquet du périmètre, c'était marrant finalement.

Quinze ans plus tard, ce souvenir revient forcément à l'instant où les frères Coen viennent d'être récompensés du Grand Prix du Jury au Festival de Cannes pour leur nouveau film Inside Llewyn Davis (et comptez pas sur moi pour foutre un QR code ici, y a pas marqué prospectus Carrefour). En ces temps où les idées de billets se font aussi rares qu'un solo de guitare dément sur un disque de Linda de Suza, il y comme une odeur d'aubaine là-dedans...

Et la question qui se pose d'emblée est la suivante : de quel masochisme tordu suis-je habité pour systématiquement tomber amoureux d'une œuvre à partir d'une branlée bien secouée ? Car The Big Lebowski, avec son univers barré, ses situations absurdes ou son inventivité était tellement à part et débridé qu'il a agi sur moi comme une armée de phéromones défoncées au Viagra administrées à même l'artère temporale. Ce n'était plus de l'orgasme mais plutôt un shoot de mort imminente qui fait planer assez haut pour serrer la pogne à Saint-Pierre. Le genre de pic qui donne envie d'y revenir risquer le billet pour Eden.

Il a fallu attendre deux ans après ça, mais putain ça aurait pu être quarante-deux vies, ça aurait quand même valu le coup. Quand je m'assois dans la grande salle du cinéma Athénée à Lunel, Hérault (on choisit pas toujours), les spectateurs présents sont loin d'imaginer le spectacle que je vais leur offrir pendant deux heures. Le nouveau Coen, O Brother, vient de sortir et je sens des machins excités dans ma colonne vertébrale à la perspective de m'enfiler une belle dose de came. L'histoire de trois bagnards en cavale dans le Mississipi des années 30, avec un George Clooney qui en met directement dans les molaires et toujours ces personnages sortis de cerveaux noyés dans leur génie. Le tout parsemé de dialogues de haute voltige et une richesse de vocabulaire presque indécente au 21ème siècle. A ce propos, j'ai dû devenir possédé par le malin vers le début du film, lorsque Pete/John Turturro, l'un des trois brigands, demande à Ulysse Everett/George Clooney « et pourquoi ce serait toi le chef de bande ? » A vous de juger s'il était absolument nécessaire de me mettre à rire en foutant des coups de poing sur le siège devant moi après la réponse d'Ulysse : « Parce qu'il me semble que cette fonction requiert une certaine aptitude à l'abstraction, Pete ». L'une des nombreuses répliques savoureuses qui s'enchaînent pendant le film. Oui j'ai perdu tout contrôle devant ce trésor mis à mes pieds, quelqu'un avait enfin réussi à me rendre dingue avec la langue (pensez sens figuré), je bondissais, tremblais, m'agitais et autour de moi des murmures de frayeur commençaient à se faire entendre. Aujourd'hui encore je regarde ce film avec la même ferveur, la ferveur de l'écriture bonnarde.

Après ça, seul un pervers porté sur les réjouissances des bâillons en cuir clouté se serait retenu d'aller se farcir toute la filmo des frères Coen. Et comme malgré les apparences mon éventail de perversions se limite à ce que la chrétienté tolère, je me suis enfilé des litres de sang du Christ en DVD sans passer par la case confesse. Des immenses Fargo ou No Country for Old Men aux moins flamboyants comme Intolérable Cruauté, des films pour ceux qui pensent encore qu'on peut en mettre plein la vue sans dégainer les cojones ou le calibre, sans la ramener, sans rouler je ne sais quelles mécaniques huilées à l'anabolisant. Pour ceux qui vont chercher leurs sensations fortes en se promenant dans le désert plutôt qu'en passant une après-midi via ferrata dans les gorges de j'sais pas quoi. Les frères Coen ont décidé de nous rappeler que l'atmosphère sera toujours plus vertigineuse que le plus profond des vides... Et que le cœur n'a pas toujours besoin d'adrénaline pour battre un bon coup. Parfois la lumière suffit. Encore une histoire de frères...

That's all fucking folks...

15.5.13

NOBODY TO LOVE

Un voyage irascible dans les sixties avec Grace Slick & quelques hippies qui réveillent la rogne


Tu parles d'une éducation. On ne devrait jamais lâcher un inconscient de ma trempe dans la nature, on devrait lui coller ses vieux aux basques tant qu'il tient encore tout seul sur ses cannes et lui mettre une bonne giclée de torgnoles s'il trouve à redire. Car en quittant le cocon familial, j'ai entrepris de réduire à néant vingt ans d'éducation basée sur la politesse et le dos bien droit à table. En choisissant alors des vagabonds, des clodos, des enragés prêts à se cramer les fusibles et tout un tas de défoncés comme tuteurs plus ou moins légaux, je n'ai pas fait que tuer le père, j'ai bouffé ses restes. A travers des milliers de pages pintées, de Kerouac au bon docteur Thompson, je me suis fait tout le spectre de l'Amérique dévergondée et hallucinée, en l'espace de quinze ans. La politesse et le dos bien droit ont laissé place à un langage de routier irritable et une colonne vertébrale assez scoliosée pour former un 8. Tu parles d'une éducation.

Tout ce qui s'est écrit entre les années 50 et 70 à United States of America m'est forcément passé entre les mains un jour, des beatniks et plus tard des hippies par doses de cheval sans m'arrêter pour souffler un peu. Une posologie de pilules dingues qui débaroulaient pleines de chimie tapageuse dans le cortex, en assez grande quantité pour dératiser mon ADN, cave, grenier, cafards... Et si votre idée de la perversion consiste à choisir comme mètre-étalon des fauchés et des mecs à poil qui dansent dans la boue, alors ne laissez jamais votre femme s'approcher de moi...

Car j'ai filé le volant à ces gens-là, avec le road-book et les clés. Je me suis assis derrière et j'ai plongé pour une longue apnée dans cette Amérique « qui pouvait faire naître des étincelles partout » (Hunter S. Thompson). Là, pour faire coller l'atmosphère, j'ai rassemblé une B.O. qui ferait passer Woodstock pour un best-of des JMJ. Bob Dylan, Grateful Dead, Janis, Hendrix et tout un tas d'autres, barbes, cheveux sales, guitares qui grincent la Mi aiguë et regards déraillés sous LSD en veux-tu en voilà. Dans le lot, il y avait un groupe qui ne se contentait pas d'incarner l'époque, mais allait jusqu'à construire San Francisco autour de quiconque écoutait trois notes. Jefferson Airplane. Et sa chanteuse, Grace Slick, une princesse figée menaçante avec les couilles d'un buffle prêt à ruer, et dont les trémolos me faisaient monter au 100 en une demi-seconde.

Une bonne raison pour se farcir son autobiographie en anglais dans le texte. Somebody to love ? ou l'arrière-boutique du Flower Power par la taulière elle-même. Grace Slick a tellement bien épousé tous les contours hippies possibles que son livre a éveillé chez moi les mêmes sentiments que tout le manège sixties. L'époque où j'aurais aimé vivre et l'époque qui aurait fait de moi une bête enragée si j'y avais passé plus de cinq minutes... L'envie d'y être et la certitude d'avoir envie de me dévorer moi-même après un tour du pâté de maisons. Avec Grace Slick, je suis passé du « parle-moi encore des drogues » au « mais étouffe-toi dans ta marijuana une bonne fois pour toutes, merde », parfois d'une phrase à l'autre.

D'abord, le livre et l'époque sonnent comme un hymne braillard à la liberté. A côté, le poème de Paul Eluard ressemble au mieux à une comptine mielleuse pour timorés de la cojones. Grace Slick semble avoir ramassé tout ce qui traînait de bonnard par terre, pour une seule et bonne raison : pourquoi se priver quand il n'y a qu'à se baisser ? Elle s'est mise à chanter parce que ça avait l'air cool et quand elle s'est dit que ce serait plus cool encore de devenir la reine du truc, il lui a suffi de coudre elle-même le costume. Et ça résume assez bien ce qui se tramait alors, toutes les barrières avaient été rassemblées en tas au milieu du village et brûlées jusqu'à la dernière écharde. Chacun se confectionnait son politiquement correct à soi, avec pour seule exigence d'y aller franchement sans se soucier d'un plan de carrière.

Grace Slick était une première de la classe, une assidue à la tâche, une besogneuse de la rétame. Plus qu'un témoin, elle était la métaphore parfaite de ces années-là. Plus de pudeur qui tienne, elle vous raconte l'amour libéré des vieilles rengaines à la civitas et les drogues qui élargissent la conscience comme on parle du beau temps à sa grand-mère. Et si c'est une chose de savoir qu'à l'époque tout le monde baisait avec tout le monde et de préférence la tête déchirée au lysergique, c'en est une autre d'entendre Grace vous décrire en détail comment elle est allée frapper à la porte d'un Jim Morrison déglingué pour se le taper.

Sans mentir, le Summer of Love est certainement ce qui a initié ma passion pour les années 60. C'était l'affirmation catégorique d'une liberté arrachée à la seule force de l'outrage, la mort du carcan tenace du couple et des chaînes qui allaient avec. Il ne s'agissait pas d'une glauquerie à la Cap d'Agde et Grace Slick est encore là pour nous le prouver par ses expériences, c'était plutôt une activité comme une autre pour passer du bon temps entre potes, comme boire un verre ou refaire le monde. C'était un endroit pour moi, on prenait le plaisir où il était sans faire rappliquer je ne sais quelle rancœur dans le tableau... mais si un gars avait posé les yeux sur ma femme, je lui aurais défroissé la rétine au fer à repasser.

Ouais, si le livre de Grace me cause d'un temps que j'aurais voulu connaître, il est aussi pour moi un ramassis des pires saloperies gores de l'après Jésus-Christ. Une transhumance d'étudiants en lettres tout juste assez bien fringués pour faire de Manu Chao une icône de la haute couture, qui vivaient entassés les uns sur les autres et jouaient de la flûte comme des élèves de sixième. Des pisseuses qui l'ouvraient en permanence pour t'exposer leurs théories bouddhistes sur le détachement matériel et finissaient même pas s'en convaincre. Je n'aurais pas tenu longtemps dans cet environnement, mais certains hippies encore moins, avec moi dans les parages. Quand Grace Slick raconte l'incendie qui s'était déclaré chez elle et avait cramé tout ce qui se trouvait dans la baraque, en se disant « ce n'était que des biens matériels, l'important est d'avoir été épargnée », j'ai juste envie de la rosser de coups jusqu'à ce qu'elle la déballe enfin, sa crise de nerfs.

Le merdier peace and love était une vraie belle idée, gâchée pour avoir voulu la tourner en marque déposée, avec ses codes et ses cartes de membre. Au lieu de disperser les étincelles, tout le monde s'est réuni autour du même feu de camp, et les porcs d'en face n'ont eu qu'à venir les emmurer, en un seul voyage. Rideau. L'histoire de Grace Slick ressemble à ça, une fille qui tombe un peu par hasard sur un vent de liberté mais se contente de le suivre au lieu d'en faire un ouragan. Et peut-être qu'il n'y avait rien d'autre à faire, peut-être que Grace et sa bande étaient dans le vrai finalement, il n'y avait peut-être pas assez de temps pour créer l'ouragan, mais assez par contre pour laisser une trace indélébile. Une trace pour qu'un jour une génération se dise « si trois connasses ont failli mettre la main sur le magot, on devrait pouvoir se débrouiller pour dynamiter le coffre-fort... » A supposer que les hippies se soient occupés des fleurs pour les mettre aux fusils l'heure venue.

That's all fucking folks...

9.5.13

DECHARGES DE POISON EN PLEINE CLEF DE SOL

Confessions obscènes d'un mélomane tordu trop intoxiqué de mauvais arsenic pour en garder plus longtemps dans le barillet


Le moteur ronfle, l'heure est proche d'enfourcher la machine et envoyer suffisamment de sauce pour faire hurler les régimes. Histoire de se payer une nouvelle virée en équilibre précaire sur ce bon vieil azerty. Une seule précaution de sécurité, un casque sur la tête. Pour le reste, advienne, advienne... Ouais, une séance d'écriture maison ressemble à un ride enragé sur une moto qui chatouille les glissières et menace de prendre feu à tout moment. Un accident arrive parfois, alors on répare les fractures, serre les garrots, puis on remonte, pas plus compliqué que ça.

Le casque, lui, est la touche essentielle de la panoplie, un appareil bon marché avec assez de décibels dedans pour frôler la combustion spontanée. Et paradoxalement c'était un vrai problème il n'y a encore pas si longtemps. Car si une belle brochette d'Hendrix, Nick Cave, Portishead ou Calexico se partage les lieux, on peut trouver dans les recoins quelques résidents moins évidents à loger sans risquer la descente de flicaille. Le genre qui ferait muter l'hémoglobine d'un journaliste des Inrocks en mélasse pleine d'anthrax. Et putain j'ai lu assez de kilomètres d'Inrocks, de Technikart, sans parler de toute la presse rock qui pouvait me tomber sous la main, pour m'être un jour convaincu de mourir lentement en d'infernales douleurs rétrosternales dues à l'insuffisance respiratoire si je persistais à m'enfiler certaines cames douteuses.

Bien sûr, ce sentiment était dicté par le seul besoin de cacher d'immenses lacunes intellectuelles au moyen de références qui ne se contentent pas de clouer le bec mais l'enfoncent dans la trachée du piaf. A mesure que m'était infligée la honte d'avoir ne serait-ce qu'une seconde avoir pris mon pied avec l'indéfendable, j'amassais toute une artillerie de trucs qu'il faut, des CD surchargés des bons tampons, avec la sensation de franchir le dernier péage avant l'éden. J'ai dépensé pas mal d'aide sociale pour faire en sorte de ne pas me faire refouler une fois arrivé devant l'entrée. Ainsi j'ai pu devenir la caricature snobinarde et hautaine du fin gourmet qui distribue du dédain à volonté et vomit à la seule évocation du groupe Toto. Sauf que ça n'a rien changé au tableau, je suis resté et resterai probablement le petit trouduc assez complexé par ses carences neuronales pour s'échiner à paraître plus malin qu'il ne l'est. Et si j'ai effectivement découvert Nick Cave au hasard d'une compil Inrockuptibles, je serais peut-être passé à côté d'Hendrix sans le guitariste de Toto... T'as bien entendu.

Que ce soit clair, ce billet va sonner comme le coming-out laborieux d'un type trop vieux pour se donner des airs. J'en ai ma claque des prises de tête, des considérations alambiquées sur ce qui fait ou non la musique acceptable. J'aime le rock, dans le sens état d'esprit du terme, je le transpire à gouttes épaisses, et le rock, pour moi, ce n'est rien d'autre que savoir s'éclater en envoyant se faire foutre tout ce qui peut gâcher le trip. Un truc de polisson écervelé bon pour la pension. Car quand le rock cesse de s'en prendre à l'instinct, il devient aussi baisable qu'une pétasse férue de citations de Paulo Coelho. Je ne saurai peut-être jamais placer « electro-pop » dans une conversation mais mon cœur n'en a pas fini de prendre du bon temps. C'est le rock, à fond quel que soit le point cardinal ou le côté de la pièce, sans demi-mesure qui tienne. Et quand viendra le générique de fin, il sera bien temps de se pencher sur le revers de la médaille.

En 1995, la dance déferle sur l'Europe et sachez-le, je n'ai raté aucun des premiers Dance Machine sur M6. Ace of Base ou Dr Alban, ça devrait certes vous dire quelque chose, Fun Factory ou Magic Affair, c'est déjà moins sûr. Eh bien moi si, sur le bout des doigts, à tel point que ça a du mal à partir encore aujourd'hui. Si vous aviez besoin d'un mal barré dans la vie, j'étais votre homme. C'est alors qu'une sacrée chienne de providence m'a remis sur le chemin du rock. La providence, elle avait choisi le seul nom qui ne peut en aucun cas le faire : Toto. Peu importe, j'ai été jusqu'à hurler comme une groupie trop pleine d'œstrogène à leurs concerts, je connaissais les albums par cœur jusqu'à la moindre bribe de riff, et j'ai vite compris qu'une bande de zikos savaient bien mieux dresser le membre qu'une boite à rythme coincée sur 160 bpm. J'ai même commencé à jouer de la musique, car Toto ou pas Toto, ça donnait envie d'y foutre les doigts, cette connerie. Ça, c'était bien sûr avant de me mettre à lire la presse musicale...



Avec le recul, j'ai l'impression d'avoir eu affaire à une bande de témoins de Jéhovah fringués chez Gap, à une différence près : c'est moi qui suis allé sonner à leur porte. J'avais besoin d'initiation, d'un bon trousseau de clés, quelques certificats de bonne conduite, et pas besoin de dérouler la liste. Si je me souviens bien, au moment des faits le rock se résume pour moi à la trilogie Toto-Van Halen-Dire Straits. Tout faux. Tout à refaire, assied-toi et oublie jusqu'à l'idée de moufter. Une seule règle : si ça passe à la radio c'est zéro. Mais c'était (et c'est encore) si putain de bandant de les lire que j'ai tout avalé en prenant bien soin de lécher l'assiette, avec du Paic citron à même la langue, et un merci en prime.

J'en remets une couche, j'étais vraiment persuadé de m'offrir un aller-simple en business class sur Hype Airlines. Comme si mon destin cherchait à se convaincre qu'il n'était pas calibré pour moisir dans l'Hérault, entre des bals de campagne et de la makina à fond dans les bagnoles tunées qui passaient sous mes fenêtres. Alors j'écoutais ce qu'on me conseillait d'écouter, avec au mieux une demi-molle dans les bons jours. Par chance, ma batterie de gènes de cancre me poussait souvent à dénicher la musique qui me plaisait au lieu de potasser mes leçons. Une seule règle : un frisson c'est tout bon. J'éteignais toutes les lumières pour qu'on ne puisse pas retrouver ma trace, et je devenais un cirque lubrique à moi tout seul, avec les râles et tout l'attirail.

Et si j'ai à la longue accumulé toute une collection de grands crus millésimés au fer rouge, des Stones aux Doors, en passant par Neil Young, Dylan, Patti Smith, Jeff Buckley ou Elvis, si j'ai découvert le blues, les gratteux folk, tout un tas de hippies à oualpé et une sacrée multitude de paysages rock, de l'and roll au metal, j'ai aussi plongé vers une partie moins montrable de l'iceberg... Tellement peu montrable qu'on l'a enfermée à double tour en Scandinavie. Mais comme une nuit qui dure des mois ressemblerait plutôt à ma conception du paradis, j'ai pris un billet.

En tant qu'amoureux des femmes et du heavy metal, je ne pouvais qu'aller m'encanailler comme un porc sur une planète où les plus de seize ans n'ont rien à faire là, le metal symphonique. Un soir, je tombe sur une nana avec une voix lyrique genre vieille diva portée sur le Ravel, mais avec un groupe de metal derrière elle et des mélodies plus proches de Disney que du tout venant démoniaque habituel. Ça ne ressemblait à rien et ça nous faisait donc un point commun, d'emblée. La chanson était Wishmaster, de Nightwish. Et en l'occurrence un virus inoculé sans ménagement, riveté à même l'os.



Plus de critique rock qui vaille, ces belles au bois dormant qui chantaient des trucs sur les elfes au milieu d'une bande de vikings peu commodes, c'était comme une transfusion permanente d'héroïne à même la carotide, tout semblant de raison coupé à la source et des nuits entières à bouffer du gothique pour fillettes jusqu'à m'en faire péter les cernes. Il y a bien eu des séances de désintox mais la volonté ne bande pas longtemps les muscles devant un estomac qui n'a rien vu passer depuis des semaines. J'ai creusé assez profond pour me payer un poids sur la conscience, si trois gosses jouaient du metal symphonique dans leur village du Vaucluse, je finissais tôt ou tard par mettre la main dessus. J'ai fait tout mon possible pour en avoir honte, croyez-le, mais finalement j'aurais pu tomber sur bien pire comme dark side et il est temps de lui donner un coin de grand jour.

De Toto au metal symphonique, en passant par Abba, Natalie Merchant ou les pires daubes eighties, la liste des erreurs de casting prend de la place dans ma pile de CD, mais elles me réchauffent quand j'en ai besoin alors pourquoi ne pas se mettre à assumer le bordel ? Pourquoi ne pas laisser les docteurs ès se branler le lobe entre eux et aller quant à moi là où ça grouille d'orgies ? Vais-je encore longtemps hésiter à écrire des articles sur ce qu'il ne faut surtout pas dire, à poster des clips de Sirenia sur Facebook par peur de perdre l'éventuelle estime de je ne sais pas qui ? On ne pourrait pas juste retirer le masque quelques secondes et être vraiment sincère, pour une fois, dans ce putain de siècle de consultants en communication ? Je m'appelle Thierry Alves, je suis assez dingue du groupe Sirenia et de leurs refrains jactés en latin pour avoir choisi la chanson Euphoria comme récompense rituelle après un billet trippant. Qu'on m'inflige une peine si ça chante quelqu'un, de toute façon il paraît qu'on bande, au bout d'une potence...



That's all fucking folks...